Quand j’étais enfant, j’ai vécu beaucoup de violence: mes parents et deux enseignantes ont abusé physiquement et psychologiquement de leur pouvoir. Quand je rapportais à mes parents les coups donnés par mes enseignantes, ils me rétorquaient que je devais me soumettre.
Mais, tant avec eux qu’auprès des autres adultes, cela n’a pas été programmé dans mon cerveau.
Lors qu’il était en 1ère primaire, l’enseignante de mon fils s’en prennait, comme chaque année, à un élève d’origine étrangère, ce que j’avais appris par les témoignages de mes patients qui vécurent cette situation ou en furent témoins.
Du haut de ses six ans, mon gars s’est levé en proclamant, « Madame, ce que vous faites n’est pas correct! » Et cette année-là, elle a maltraité deux enfants. La direction, pourtant avertie du problème récurrent, n’a rien fait. L’élève doit se soumettre.

Mais, ce n’est pas plus programmé dans le cerveau de mon fils que dans le mien.
Membre des Premières Nations, une amie est devenue orpheline à deux ans. Elle fut emmenée dans un de ces orphelinats catholiques. Elle a été violentée, battue, balancée au bas d’un escalier, car elle résistait. Elle était régulièrement enfermée dans une pièce sombre avec, comme seuls contacts humains, les coups qu’on lui adressait ou les repas qu’on lui servait agressivement. Les religieuses voulaient briser la sauvage pour l’éduquer à l’occidentale.
Elle a eu une vie difficile, prisonnière d’angoisses face à tout action abusive. Elle a disparu durant la crise sanitaire. Personne ne sait ce qu’elle est devenue.
Du sang iroquois coule dans les veines de mon ex-conjointe. Son père avait tout fait pour éviter qu’on sache leurs origines. Elle se souvient des visites qu’elle faisait, quand sa grand-mère était encore en vie, sur les territoires où logeaient ses ancêtres, mais elle en parlait peu. Toutefois, des films comme Le dernier des Mohicans ou la visite d’un musée nous amenaient à discuter de la richesse culturelle des Premières Nations.
Un jour, elle me confia « c’est grâce à ton regard plein de respect que je suis enfin en paix avec mes racines. »
Tout le monde sait, mais personne ne dit rien
Quand j’étais enfant et adolescent, plusieurs prêtres étaient impliqués à l’école et dans les mouvements de jeunes. Certains étaient d’incroyables piliers, mais d’autres ont profité de leur autorité ecclésiastique pour forcer des jeunes à avoir des relations sexuelles avec eux.
L’un d’eux nous forçait à prendre notre douche devant lui, il disait qu’il tenait la pomme de douche pour éviter qu’on ne se chamaille. Cependant, je n’étais pas dupe devant cet abus. Je n’ai pas été attouché, heureusement, mais je savais que certains jeunes passaient à la casserole.
Toutefois, tout le monde fermait les yeux, car ce sont des représentants de l’autorité religieuse.
Et lorsque les « rumeurs » sont trop intenses, l’Église déplace le curé vers un autre endroit de délit. Et la violence physique, psychologique et sexuelle se produit ailleurs, mais on a protégé l’image de congrégation.
Mon père a probablement commis des actes très graves au travail. Il a été « pensionné » avec son plein salaire pendant 7 ans, avant de débuter officiellement sa retraite. Ses employeurs ont préféré protéger l’image de l’institution au lieu de rapporter les actes violents à la police.

Tout le monde sait, mais on ferme les yeux.
La bascule des idoles
Quand j’étais scout, on nous présentait l’Abbé Pierre comme un « saint », à cause de sa prise de position pour les personnes vulnérables durant ce fameux hiver 1954, ainsi que – et surtout – la création du Mouvement Emmaüs cinq ans plus tôt. On nous expliquait la symbolique du village sanctifié d’Emmaüs, un lieu de légende où Jésus serait réapparu aux apôtres après sa crucifixion.
Combien de femmes a-t-il, en fait, brisées avant qu’on n’entendent leurs voix?
Le mouvement Me-Too, bien que parfois excessif, a donné la voix aux femmes qui ont subi différentes formes de violence physique, sexuelle et psychologique, à la suite des dénonciations des comportements de Harvey Weinstein, ce producteur qui aurait pu servir de modèle pour illustrer Jaba le Hutt dans StarWars. Puis, des hommes ont dénoncé eux-aussi les abus vécus.
Parmi les idoles déchues, il y a Michel Venne, fondateur de l’Institut du Nouveau Monde après une brillante carrière. Il a fallu du courage à Léa Clermont-Dion pour dénoncer les actes de violence sexuelle, alors qu’elle était mineure.
Il y a aussi Gilbert Rozon et les 28 dossiers, dont un seul sera porté devant les tribunaux.
Il y a surtout les Courageuses qui ont entamé un procès civil qui a duré 10 mois. Le jugement n’est pas encore rendu, mais on ne peut plus nier que les comportements inacceptables de ce triste personnage.
Éduquer pour déterminer les limites entre l’acceptable et l’inacceptable
Il y a eu le livre d’Ingrid Falaise, Le Monstre, qui fut merveilleusement mis en image dans une mini-série. Il y a aussi la mini-série Pour toi, Flora diffusée par Radio-Canada pour exposer de la violence dans les orphelinats et ses conséquences sur les individus, comme sur leur descendance.
Précédemment, il y avait eu le film Disclosure, mais la violence de la femme envers son employé est restée relativement tolérée.

Il y a eu le film Le Mirage, de Louis Morissette. Le personnage qu’il joue lui-même coince une de ses employées contre une vitre dans une chambre d’hôtel. Il croyait qu’elle souhaitait « être prise de force », puisqu’elle avait accepté leur voyage à une convention annuelle et de dormir ensemble.
Les échanges sur les réseaux sociaux, notamment initiés par la juriste Sophie Bérubé, ont permis de mieux comprendre la bascule entre une « intention », un « consentement » et les « gestes d’agression sexuelle ».
Ce film fut au coeur de nombreux échanges que j’ai eu avec mes patientes, car elles avaient de la difficulté à cerner leurs droits en termes de consentement, même avec leur amoureux.
Il y a aussi le courage et la détermination de Catherine Fournier qui, en 2023, a admis être la victime d’Harold LeBel, alors qu’ils siégeaient ensemble à l’Assemblée nationale. Si une ordonnance de non-publication avait contraint les journalistes au silence, sa levée se voulait comme un témoignage de courage face à un collègue qu’elle admirait et qui a profité de son autorité pour l’agresser sexuellement.
Elle croyait que les institutions pouvaient protéger les personnes vulnérables des abus, mais combien ont échoué dans leur démarches pour signaler l’inacceptable?
Une partie de la réponse se trouve dans les chambres d’échos juridiques et disciplinaires. L’autre, dans la volonté de protéger l’image des institutions et des corporations.
Mettre de la lumière sur l’ombre
Depuis 20 ans, je suis témoin de nombreuses violences institutionnelles commises par certains membres des bureaux de syndic des ordres professionnels.
C’est connu, mais la plupart des individus ferment les yeux.
Quelque part, il faut oser en parler pour expliquer ce qu’il se passe, afin que la « honte change de camp » comme l’indique slogan désormais célèbre grâce à la série Avant le crash.

J’ai vécu aussi des enquêtes durant lesquelles des situations inacceptables se sont produites. Je les ai exposées à la Présidente de l’Ordre il y a 4 ans, mais rien n’a changé.
Charles Roy, ancien président de l’Association des psychologues du Québec, a aussi dénoncé il y a 8 ans les procédures inhumaines vécues par ses membres et menées par d’autres psychologues tagués du titre de « syndic » ou « syndic-adjoint ».
Il y a eu aussi les dénonciations du psychiatre Pierre Mailloux des procédures abusives du syndic du Collège des médecins. Il y a eu le départ de la profession de Jocelyne Robert. Il y a eu la situation ubuesque de Louise Sigouin, accusée de ne pas avoir respecté les règles de l’art de la psychothérapie dans son animation d’un talk-show.
En 2023, j’ai mené une recherche avec Jean-Yves Dionne pour rencontrer, décrire et analyser de nombreux cas dans les principaux ordres du domaine de la santé. Notre rapport de recherche est devenu un avis à la ministre Lebel pour l’informer des réalités rencontrées par nos collègues et nous-mêmes.
Chose curieuse toutefois, chaque fois que je veux abandonner ce dossier, il y a toujours une courageuse ou un courageux qui se manifeste pour me remercier, pour proposer son aide ou pour me dire que, de son côté, elle ou il agit pour allumer des bougies dans les pièces sombres.
Il est temps qu’on réforme la Loi des professions et qu’on redéfinisse tant le rôle d’un syndic que des moyens mis à la disposition des Intimés pour faire valoir leurs droits.
Toutefois, on peut se demander comment les gens de Bien qui travaillent dans les ordres professionnels laissent s’opérer de telles choses. C’est ce que je discuterai à travers trois questionnements dans le prochain texte.
Aller plus loin:
- Le fondateur de l’INM, Michel Venne, est accusé d’agression sexuelle, https://lactualite.com/actualites/le-fondateur-de-linm-michel-venne-est-accuse-dagression-sexuelle
- Attouchements sur Léa Clermont-Dion : Michel Venne devra aller en prison, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2100457/michel-venne-rejet-appel-attouchements
- Catherine Fournier est la victime d’Harold LeBel, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1972340/proces-harold-lebel-agression-sexuelle-victime-identite-devoilee-catherine-fournier
- Association des psychologues du Québec, Guide informatif sur le processus disciplinaire et les syndics, 2017.
- Ingrid Falaise, Le monstre, Montréal, Éditions Libre expression, 2025 (réédition).
- Éric-Yvan Lemay, Le syndic aux trousses du Doc Mailloux est congédié, Journal de Montréal, 16 septembre 2019,
https://www.journaldemontreal.com/2019/09/16/le-syndic-aux-trousses-du-doc-mailloux-est-congedie.


