Acétaminophène : trois questions pour développer plus de discernement quand la Toile s’emballe autour d’un médicament en vente libre

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Il y a quelques jours, j’avais relayé un post d’une collègue qui exposait un article bien nuancé qui avait été publié en 2021 par le journal LaPresse. Il décrivait les résultats d’une étude qui avait constaté une augmentation d’environ 5% du risque qu’un enfant reçoive un diagnostic TSA ou TDAH si sa mère avait consommé de l’Acétaminophène durant la grossesse. Curieusement, une neuropsychologue m’a vivement reproché de faire de la désinformation, puis – à cause de mes explications – de m’en prendre à une femme en faisant du mansplaining! En fait, le débat a dérapé de manière générale, alors que le gouvernement de nos Voisins vient d’en discuter publiquement. Sommes-nous à fleur de peau ou ont-ils toujours tort?

Disponible en vente libre, l’acétaminophène est, présenté comme relativement bénin, classifié parmi les antalgiques antipyrétiques non salicylés. Il possède des propriétés analgésiques, antipyrétiques et même anti-oxydantes. Santé Canada ajoute que le principe actif fait baisser la fièvre et peut être utilisé de manière temporaire pour soulager des douleurs associées à l’arthrite et aux maux de dos.

C’est un des rares médicaments qui est considéré « sans risque » et conseillé par les médecins lorsqu’une femme est enceinte pour soulager la fièvre ou les douleurs parfois envahissantes.

Or, un article du journal LaPresse signalait – dès 2021 – que cela pouvait représenter un certain risque pour les fœtus, car une équipe de chercheurs a relevé une augmentation d’environ 5% de la prévalence de deux troubles neuro-développementaux présentés généralement comme d’origine génétique, à savoir le trouble du spectre de l’autisme (TSA) et le trouble déficitaire de l’attention et de l’hyper-activité (TDAH). L’article de LaPresse donnait la parole à une médecin qui relativisait les données. Somme toute, il était très nuancé.

La perte du discernement

La semaine dernière, le président de nos Voisins a critiqué ce médicament, relayant une étude confirmant celle de 2021 et parue, cette fois, en août 2025. Il n’en fallait pas temps pour que la Toile s’enflamme et accuse l’auteur, et ceux qui relayaient la nouvelle, de désinformation, voire de conspirationnisme.

Souhaitant nuancer le débat sur un réseau social, Paula St-Arnaud a rappelé l’article de LaPresse qui exposait autant l’article de 2021 que les nuances nécessaires notamment apportées par la médecin interviewée par les journalistes. Elle ajoutait le lien vers deux sites crédibles en matière de recherche.

Ayant relayé ce post, une neuropsychologue – chargée de cours à l’UQAM – m’a écrit « Attention, Monsieur Monzée… » en m’expliquant, d’un ton accusateur, que je diffusais une information non-scientifique qui pouvait mettre le public en danger si les femmes enceintes hésitaient à prendre ce médicament.

Un échange bizarre s’en est suivi. Visiblement, cette personne n’avait pas lu l’article de LaPresse et réagissait parce que j’avais osé le relayer. J’ai expliqué avec humour quelques doutes quant à l’interprétation scientiste de cette nouvelle, tout en invitant les lecteurs à réfléchir quant à l’usage de ce médicament en vente libre dans les pharmacies.

En effet, les individus croient souvent que les médicaments en vente libre représentent peu de danger et beaucoup ne respectent pas les indications du fabricant. Il faut savoir que, dans mon livre Médicament et performance humaine, j’ai exposé qu’un certain nombre d’intoxications et de mortalités avait été observé dans les années 2000 à la suite d’une consommation excessive de ce médicament.

Comme pour la plupart des molécules pharmacologiques, ce n’est pas l’usage normal qui est préoccupant, mais la quantité excessive qui est toxique. Or, le fait qu’il soit en vente libre, alors qu’il jouit d’une réputation exempte d’effets secondaires envahissants, laisse croire qu’il est inoffensif.

C’est comme l’alcool. Un verre, ça passe. Plus, cela peut être problématique. Souvent, c’est problématique. Continuellement, c’est toxique. Même si le vin, la bière et les spiritueux sont en vente libre. Est-ce qu’on devient conspirationniste si on appelle à la modération ou qu’on sensibilise les citoyens aux effets de l’alcool sur le foetus et le cerveau des mineurs?

Ne comprenant pas ce que j’expliquais, la neuropsychologue s’est embarquée dans un psychodrame, m’accusant de m’en prendre à une femme, puis m’affirmant que je faisais du « mansplaining ». Je croyais être dans un échange, mais elle y voyait une contestation de son identité de genre!

Que dit la science?

C’est ainsi que j’ai décidé de fouiller ce que dit la Science. Pas le scientisme ou le transhumanisme, non, non, la vraie science. Celle qui s’intéresse à plusieurs sources diffusant des observations menées avec rigueur.

D’abord, Yuelong Ji et ses collaborateurs ont étudié un biomarqueur spécifique chez près de 1000 dyades mère-enfant. Ils rapportent en 2020 que « l’exposition in utero à l’acétaminophène est associée à un risque accru de trouble déficitaire de l’attention/hyperactivité et de trouble du spectre autistique chez les enfants« , tout en ajoutant la phrase traditionnelle imposée par tous les reviewers, ces résultats « justifient des investigations supplémentaires. »

Or, c’est une étude qui est publiée dans JAMA, c’est à dire la revue savante la plus collée aux intérêts industriels.

Ensuite, un deuxième article paru dans JAMA, cité comme très crédible par l’émission Les Décrypteurs diffusée par RDI. Viktor Ahlqvist et ses co-auteurs rapportent, en 2024, que la prévalence diffère si une mère consomme ou non de l’acétaminophène durant la grossesse.

Les chercheurs ont observé une population de 2,5 millions de personnes sur la base des données acquises à travers le système de santé, mais il est probable que certaines informations ne soient pas colligées, puisque l’acétaminophène est en vente libre. Il se peut qu’une mère en ait pris, mais ne l’ait pas signalé. On ne le saura jamais.

Par ailleurs, le grand nombre de personnes devrait réduire les risques, mais il tend aussi à écraser certains phénomènes, car la population est très hétérogène et les facteurs d’inclusion ou d’exclusion ne s’appliquent pas.

La journaliste scientifique présente des chiffres à l’écran, mais ceux-ci ne sont pas ceux exposés dans l’article, tout en critiquant l’usage des traitements statistiques basés sur des corrélations.

Donc, que dit vraiment l’étude? Respectivement, la prévalence passe non pas de 1,33 à 1,43 comme présenté à la télévision, mais de 1,33 à 1,53. Ainsi, c’est 15% de plus de personnes diagnostiquées avec un TSA selon l’article si leur mère à consommé le médicament.

En effet, le nombre de personnes incluses dans l’étude (2,5 millions) fait en sorte que ces pourcentages suggèrent un impact majeur en termes de nombre de patients. l’augmentation de la prévalence de 1,33 à 1,55% représente 5000 cas supplémentaires de personnes ayant des symptômes autistiques.

Quand on regarde la prévalence concernant le TDAH (+16%) et la déficience intellectuelle (+17%), on ne peut pas dire que c’est bénin.

Quand je parle (et critique) le scientisme, ce que les adeptes présentent toujours les données pour faire valoir leur point de vue matérialiste de la vie et le refus de remettre en question l’usage des biotechnologies, dont font partie les médicaments. Certes ceux-ci sont utiles, mais ils ont aussi des effets secondaires rarement étudiés suffisamment pour s’assurer qu’ils ne représentent pas un danger pour le patient.

Peut-on faire confiance à une corrélation?

L’autre critique exposée par la journaliste était le traitement statistique. Bien sûr, il est clair qu’une corrélation n’est pas une certitude d’avoir une causalité.

Toutefois, de nombreuses recherches se basent sur des corrélations. Par exemple, l’interdiction d’avoir un feu de foyer à Québec et à Montréal repose sur une corrélation. Personne ne remets en doute cette décision, puisqu’il est admis que les fines particules pourraient altérer la santé des citadins.

La théorie reliant le réchauffement climatique et le parc automobile est aussi basée sur une corrélation. On y croit suffisamment pour imposer des mesures draconiennes contre les moteurs à essence. Et celui qui questionne la corrélation est tagué comme « climatosceptique », la seconde insulte la plus cancellatrice après le concept de « conspirationniste ».

Là encore, c’est un réflexe scientiste: on parle des résultats scientifiques non pas pour présenter des recherches ou une compréhension d’un phénomène naturel, mais pour imposer une idéologie souvent collée aux besoins d’une industrie. En effet, le matérialisme et le mercantilisme sont des amants attirés comme des aimants.

Dans le domaine de la recherche en santé, il faut de l’humilité pour agir avec précaution. C’est la base de l’esprit scientifique qui se distingue par l’appréciation des données contradictoire. Cela demande du courage et de l’humilité, car plus on en sait, plus on se rend compte que la vie est complexe.

Les phénomènes de la vie sont complexes, non-linéaires et systémiques

Ce n’est pas parce qu’on ne comprend pas encore le processus physiologique qu’il faut banaliser la corrélation et que les risques d’une consommation d’Acétaminophène ne méritent pas d’être considérés. En d’autres mots, il serait hasardeux d’éliminer toutes les études qui travaillent avec des traitements statistiques basés sur des corrélations. Il faut accepter un certain risque, contre-vérifier les données, comparer des études et, surtout, rester humble devant l’incertitude.

Dans sa chronique lors de l’épisode du 27 septembre 2025 aux Décrypteurs, la journaliste explique que les chercheurs ont fait des comparaisons au sein d’une même famille pour « éliminer le facteur génétique », ce qui est une très grande simplification des phénomènes génétiques et, surtout, épigénétiques (régulation des gènes en fonction de l’environnement et des comportements individuels).

On voit, en consultant le protocole, que les chercheurs ont réalisé un appariement des sujets pour mieux tester la condition expérimentale. Ils rapportent une diminution de la prévalence entre les deux groupes, mais il reste une certaine augmentation, ce qui – au vu des 2,5 millions de sujets, peut représenter un nombre non-négligeable.

Leur méthode usuelle en recherche clinique, mais elle tend à moduler la qualité des données, car le nombre n’est plus si important que ça. De plus, il faut faire des statistiques différentielles et, selon le procédé mathématique sélectionné que le chercheur peut choisir selon ses besoins, cela peut influer sur le résultat statistique et conséquemment les conclusions.

Review, méta-analyse ou scoping-review

Publiée par Per Damkier et ses collègues, une autre étude citée par la journaliste scientifique fait état d’une revue de littérature qui s’est basée sur les résultats de 9 études retenues auxquelles s’ajoutaient 3 méta-analyses. Cette méta-analyse partait de 56 articles, mais leurs critères de sélection des articles ont fait en sorte qu’ils en ont éliminés 47!

En fait, ils expliquent que : « La plupart des études ayant rapporté des résultats positifs sont difficiles à interpréter en raison de biais importants, notamment un degré élevé de biais de sélection, une variabilité dans la sélection et l’ajustement pour divers facteurs de confusion potentiels, et un facteur de confusion familial non mesuré. » Donc, ils n’ont conservé que les études appariées, ce qui a réduit la différence de prévalence, mais ils soulignent qu’il y avait quand-même une augmentation de cette prévalence.

Quant à l’étude qui a déclenché l’ire des dieux de la pensée rectiligne, elle a été publiée par Prada et ses collègues en août 2025. Ils ont utilisé un protocole très rigoureux appelé le scoping review. Par mots-clés et des critères éprouvés dans le monde universitaire, ils ont recensé quelque 514 études pour aboutir à 46 études solides. Ils concluent une nouvelle fois qu’il y a une augmentation de la prévalence lorsqu’une mère consomme de l’Acétaminiphène.

Trois questions cliniques pour améliorer le discernement

Bien au-delà de cela, la question est mal posée. En fait, le problème clinique et scientifique est triple!

D’abord, il faut se demander s’il existe un risque, même faible, que l’Acétaminophène puisse perturber le développement du cerveau durant la grossesse. Si oui, il faut que les médecins fassent attention dans leurs conseils, car le médicament est en vente libre, alors qu’ils expliquent souvent aux femmes enceintes qu’il n’y a pas vraiment de risques. Cela banalise sa consommation, ce qui pourrait induire une utilisation plus par confort que par nécessité.

Un peu de prudence n’est jamais inutile.

Ensuite, on peut se demander pourquoi il y a une différence entre les deux groupes de mères. En d’autres mots, il s’agit de s’interroger sur la cause de la prise de médicaments. Il se peut que la maman vive une condition de santé qui est tempérée par l’Acétaminophène, mais c’est la condition de santé et pas le médicament qui induit un problème de santé mentale pour le fœtus. Dans ce cas-là, il faudrait agir en amont pour soutenir la santé des femmes enceintes.

Il est donc important de se pencher sur cet enjeu, tant scientifiquement que cliniquement, pour assurer une bonne direction thérapeutique.

Je n’ai pas la réponse aux deux premières questions, mais explorer cette thématique sous l’angle réflexif permet aux femmes, comme aux hommes, d’être moins sensibles aux théories bidons, fallacieuses ou complotistes.

En revanche, la troisième question m’est beaucoup plus familière… En fait, c’est même la question centrale : est-ce que l’Acétaminophène pourrait induire des symptômes s’apparentant au TSA ou au TDAH sans qu’il ne s’agisse d’une condition d’origine génétique?

Attention aux conclusions de la psychométrie

Il faut savoir que certains neuropsychologues refusent de considérer les limites de la psychométrie, c’est à dire des tests utilisés pour poser formellement des diagnostics en termes de troubles mentaux.

Pour une frange de la corporation, c’est un gros enjeu, alors que le projet de loi 67 les y autorise depuis l’automne 2024 et c’est un modèle d’affaires qui les distingue des autres psychothérapeutes.

Qu’on se le dise: tous les diagnostics en psychiatrie et en psychologie sont sujets à interprétation. Si une personne a le diabète, il existe plusieurs marqueurs biologiques indiscutables. C’est de la science solide. Or, la psychiatrie et la psychologie sont des sciences cliniques.  

J’ai déjà maintes fois critiqué la validité scientifique et clinique des tests psychométriques. Ils ne peuvent pas décrire ce qu’il se passe dans le cerveau. Ils mesurent uniquement la fréquence d’un comportement singulier, sans jamais permettre d’identifier la cause en cas de dysfonction.

Ainsi, on peut avoir une personne qui a des symptômes X qui ressemblent à la maladie X, mais qui proviennent d’un problème Y. En d’autres mots, il n’y a aucun marqueur biologique pour les troubles mentaux d’origine neurodéveloppementale. La cause peut être ailleurs.

Par exemple, Anne-Isabelle Dionne et moi avons publié deux articles en juillet 2025 pour démontrer que les symptômes du TDAH peut s’expliquer par 52 causes différentes, dont le trouble neurodéveloppemental d’origine génétique n’est qu’une des 52 causes biologiques ou psychosociales.

Ainsi, il se peut que certains environnements, expériences ou consommations induisent des symptômes s’apparentant à un trouble, mais que le processus cause-maladie soit différent, même si les symptômes se ressemblent.

C’est pour cela que l’INESSS demande de faire des diagnostics différentiels et non pas de reposer le diagnostic sur les tests psychométriques.

En effet, certaines conditions génétiques peuvent induire des troubles neurodéveloppementaux, comme le TSA et le TDAH. Mais, ce n’est pas parce qu’on a des symptômes communs du TSA ou du TDAH qu’on a nécessairement un TSA ou un TDAH. D’autres conditions peuvent induire les symptômes, ce qui ouvre la porte autant à la prévention qu’aux traitements cliniques.

Ignorance commune ou savante?

En conclusion, il faut se rappeler que le mot « scientiste » (donc adepte du scientisme) n’est pas équivalent au mot « scientifique ». Le scientiste ne croit qu’à ce qui se mesure formellement et s’enferme dans une perspective réductionniste de la vie. Il se coince dans l’ignorance commune, car il ne sait pas qu’il ne sait pas.

A contrario, le scientifique se nourrit de données contradictoires et jubile quand il aborde la complexité d’un phénomène humain. Il est conscient qu’il ne connaît pas tout et ne maîtrise pas ce qu’il connaît, ce qui lui impose une grande humilité devant le Miracle de la vie terrestre. C’est l’univers de l’ignorance savante comme l’exposait si brillamment Jean Fourastié.

Faut-il déconseiller l’Acétaminophène aux femmes enceintes? La condition de santé prime et c’est mieux d’en parler avec un médecin. Toutefois, si son avis s’appuie sur l’idée qu’il n’y a aucun risque, est-ce que les conseils médicaux seront cohérents avec les connaissances actuelles en science?

Si la molécule est utilisée comme médicament de confort, le risque en vaut-il la peine si on peut être soulagée par un bain, un massage, une bonne tisane, etc.? Les médicaments ne sont jamais sans effets secondaires, le tout est de faire la balance entre les effets d’en prendre ou d’y résister.

Aller plus loin:

  • Y. Ji et al., Association of Cord Plasma Biomarkers of In Utero Acetaminophen Exposure With Risk of Attention-Deficit/Hyperactivity Disorder and Autism Spectrum Disorder in Childhood, JAMA Psychiatry, 2020;vol.77(2):180-189.
  • V. Ahlqvist, et al., Acetaminophen Use During Pregnancy and Children’s Risk of Autism, ADHD, and Intellectual Disability, JAMA, 2024;vol.331(14):1205-1214
  • P. Damkier et al. Acetaminophen in Pregnancy and Attention-Deficit and Hyperactivity Disorder and Autism Spectrum Disorder, Commentary: Clinical Perspective, Obstetrics & Gynecology, 2025;vol.145(2):168-176
  • D. Prada et al. Evaluation of the evidence on acetaminophen use and neurodevelopmental disorders using the Navigation Guide methodology, Environmental Health, 2025; vol.24:56
  • J. Fourastié, Les conditions de l’esprit scientifique, 1947.

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