L’impact de la violence éducative ordinaire sur le cerveau des jeunes

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La violence éducative ordinaire affecte la qualité de vie des jeunes et des moins jeunes, mais également la structure de leur cerveau.

Dans un monde où règne le conformisme de la violence, l’Observatoire de la violence éducative ordinaire explique que c’est «la forme de violence physique et psychologique entre humains la plus courante dans le monde, puisqu’elle touche presque tous les individus dans toutes les sociétés (à de très rares exceptions près), dès leur naissance et à travers des pratiques très variées».

À des degrés divers, on en a probablement tous vécu dans les maisons, dans les classes ou dans certains clubs sportifs. Devenus adultes, certains enfants-violentés vont, à leur tour, justifier cette méthode éducative ordinaire pour éduquer les jeunes. «Une fessée n’a jamais tué personne», s’exclament-ils. Malheureusement, la recherche en neurosciences démontre tout le contraire. Et elle peut conduire au décès.

Nous avons les preuves désormais que la violence éducative ordinaire altère le développement du cerveau et la qualité des habiletés sociales. Elle active les mécanismes de défense, mais la réponse sociale se trompe fréquemment de direction dans les interventions pourtant nécessaire. C’est un gros défi pour les intervenants, surtout dans une période où le recours aux psychotropes est banalisé par de nombreuses personnes…

LA VIE DE TOUS LES JOURS PEUT BLESSER

Malgré toute la bonne volonté des adultes, les enfants vivent des situations dans lesquelles ils peuvent se sentir blessés: l’indisponibilité des adultes dans un moment où ils ont besoin d’être vus, entendus et reconnus; les règlements scolaires et familiaux perçus parfois comme arbitraires ou tout le moins inopportun quant au désir de l’enfant à un moment donné; un déménagement amenuisant les points de repère ou ruinant des amitiés sincères; les rapports de force entre pairs ou avec les adultes; la peur de ne pas réussir et de ne plus être aimés; les échecs amoureux, etc.

Si la logique des adultes banalise parfois la situation vécue difficilement par l’enfant, il la ressent, lui, comme une source de menace ou de danger.

En fait, la réponse primaire au stress est activée par le détecteur de danger qui gèrent les réactions face à la peur sur la base d’une «impression» d’insécurité, de menace ou de danger.

Je parle d’impression, car la situation de peur n’a pas à être réelle ou logique pour un observateur: c’est le vécu de l’enfant qui prime, en fonction, d’une part, de la quantité d’informations sensorielles considérées comme stressantes et, d’autre part, de l’expérience émotionnelle et cognitive mêlée des empreintes du passé.

Cette impression déclenche automatiquement des conduites défensives pour réduire la détresse et pour s’adapter au contexte de vie familiale ou sociale. Mais, cela fait partie de la vie et des apprentissages normaux. L’adulte guide alors l’enfant vers les comportements socialement privilégiés, tout en respectant le fait que le jeune puisse, parfois, recourir à des comportements défensifs. Ces derniers sont aussi sains que les habiletés du vivre ensemble: l’enfant doit juste apprendre à les utiliser au moment approprié.

LES RÉACTIONS NATURELLES DU CORPS

En situation de violence éducative, il y a alors l’activation de la boucle endocrinienne du stress.

D’un point de vue neuropsychologique, il y aura apparition de comportements défensifs passifs et réactifs: en premier, via le système sympathique, cela aura pour effet d’accroître la fréquence cardiaque, d’accélérer le rythme respiratoire et d’augmenter le débit sanguin dans les muscles striés pour favoriser la motricité défensive d’opposition ou de fuite; en second, via le système parasympathique, il y aura diminution de la fréquence cardiaque et respiratoire, alors que le sang se dirigera prioritairement vers les viscères.

Selon la situation, l’âge et le sexe de l’enfant, il peut y avoir une tendance vers le premier mécanisme de défense ou vers le second. Extérieurement, on observera que l’enfant peut se désorganiser (confrontation aux pairs, opposition à l’adulte, réduction des sensations corporelles, distraction et hypervigilence) ou de se désengager (fuite ou désintérêt) lorsqu’il se sentira menacé. Il est essentiel de comprendre que ces comportements, certes dérangeants pour l’adulte, sont des réponses «maladroites» à des situations d’insécurité dans lesquelles la motricité a une fonction de défense, mais également une fonction de réassurance.

COMBIEN DE FOIS NOUS TROMPONS-NOUS DE DIRECTION THÉRAPEUTIQUE?

C’est une des raisons pour lesquelles je dénonce depuis des années la manière dont les professionnels de la santé lisent les comportements dérangeants des enfants et des ados. Ma pratique clinique suggère que, dans beaucoup de situation, les réactions du jeunes sont saines, même si elles sont dérangeantes, car c’est une manière de s’adapter – à tort ou à raison – à une forme ou une autre de violence éducative ordinaire.

Anxiété stress angoisseParfois, c’est un parent qui utilise des méthodes éducatives que nous devrions questionner au lieu d’ignorer les impacts sur les jeunes. Rien ne justifie la violence des gestes et des mots pour que le jeune normalise ses comportements.

Parfois, c’est un enseignant qui fait régner un climat problématique dans la classe: il y a l’élève bousculé par l’adulte, mais il y a aussi les pairs qui, par résonance affective, ressentent toute la détresse du jeune maltraité, alors que d’autres ont l’impression que, pour éviter d’être eux aussi malmenés, ils doivent imiter l’adulte et se mettent à harceler l’élève ciblé.

Parfois, ce sont les conséquences de situation chronique d’intimidation par les pairs ou les adultes. Et la plupart des situations d’intimidation découlent, avant toute chose, de jeunes qui vivent de la violence éducative ordinaire ou qui ont l’impression que l’adulte ne protègera pas l’étudiant qu’ils harcèlent dans la cour ou les réseaux sociaux.

Parfois, c’est simplement l’usage des jeux vidéo qui conduit à développer un rapport à autrui complètement biaisé. Le jeune ne fait plus la différence entre le virtuel et le réel. L’angoisse existentielle l’affecte de la même manière que s’il subissait directement

Certes, l’hyperactivité peut être associée à un dysfonctionnement de la voie dopaminergique qui innerve le cortex préfrontal, voire une maturation plus lente de ces aires corticales. Toutefois, tous les enfants qui bougent excessivement n’ont pas nécessairement un TDAH. En effet, la pulsion motrice est nécessaire à l’équilibre émotionnel de l’enfant qui ressent de l’anxiété, voire de l’angoisse, dans une situation qui le bouscule de manière transitoire ou chronique.

Médicamenter un enfant dans ces conditions est questionnable, surtout si on prétend que son comportement est « pathologique, neurologique et d’origine génétique ». L’adulte est dès lors blanchit de toute responsabilité.

L’IMPACT DE LA VIOLENCE ÉDUCATIVE

À force de vivre de telles situations sans qu’on ne s’inquiète du devenir de l’enfant, c’est tout le développement affectif qui risque d’être perturbé en fonction:

  1. des ressources du jeune (notamment sa capacité de résilience),
  2. de la qualité du support familial ou social,
  3. de la fréquence des atteintes à son intégrité,
  4. du degré d’abus physique ou psychologique.

Par exemple, la fessée fait mal, mais c’est la perte de confiance dans la capacité du parent à prendre soin de l’enfant qui fait affecte l’estime de soi et l’implication sociale. Quand l’adulte se moque de l’enfant, quand l’enseignant énonce des commentaires désobligeants, quand le parent fait de l’aliénation parentale (même très subtile), cela détruit petit à petit la capacité des victimes, mais aussi des témoins qu’ils soient pairs ou membre de la fratrie.

Si les familles dysfonctionnelles ont toujours existé et existeront toujours, il est temps de prendre conscience de l’impact de cette violence normalisée, voire justifiée tant par les parents que leur entourage. Par ailleurs, les écoles ne tolèrent plus les coups de trique, mais il est difficile de stopper certains qui recourent à des méthodes vexatoires pour assurer un semblant de discipline. Faisons le point sur cette forme d’éducation à proscrire.

LES LÉSIONS NEUROLOGIQUES INDUITES PAR LA VIOLENCE ÉDUCATIVE

Plusieurs études scientifiques suggèrent donc que certains événements vécus difficilement par un enfant peuvent entraîner non seulement des réactivités durant l’événement, mais modulent également à long terme les systèmes neurologiques qui déclenchent les réponses au stress.

En 2011, j’ai publié un collectif regroupant des sommités mondiales en neurosciences et en psychothérapie. Ce collectif, Ce que le cerveau a dans la tête, relate notamment une série de recherches qui ont explorés les conséquences neurologiques de la violence éducative ordinaire, de l’apparition des comportements défensifs durant la petite enfance à l’émergence des troubles de la personnalité à l’âge adulte.

Professeur à l’université McGill, Mickaël Meaney étudie depuis des années les conséquences des blessures émotionnelles sur le développement du cerveau. Ses collaborateurs et lui ont notamment publié une recherche basée sur l’observation de trente-six cerveaux de patients adultes décédés. Les sujets étaient répartis en trois groupes selon leur histoire singulière: (1) suicide après une enfance caractérisée par de la violence éducative ordinaire,  (2) suicide après une enfance commune et (3) mortalité naturelle.

L’analyse des 36 cerveaux a permis de relever la présence de cicatrices sur l’enveloppe biochimique cérébrale abritant les gènes qui modulent la réponse au stress chez des personnes qui ont vécu une enfance difficile. Ces lésions empêcheraient le bon fonctionnement de la boucle hormonale de stress, augmenteraient les pensées morbides et induiraient des tentatives de suicide. Le nombre d’altérations épigénétiques serait corrélé autant avec l’âge où les drames émotionnels se sont passés qu’avec l’acte suicidaire lui-même.

Par ailleurs, Michaël DeBellis et ses collaborateurs ont démontré chez des individus victimes d’agressions physiques ou sexuelles durant l’enfance que cette maltraitance augmentaient la réponse des systèmes endocrinien et autonome lorsqu’ils vivent des situations stressantes, y compris à l’âge adulte.

Enfin, Sonia Lupien a également démontré qu’une adolescente de douze ans, victime d’inceste ou de viol alors que son cortex frontal est en développement, peut montrer plus tard une diminution de l’épaisseur corticale préfrontale et, conséquemment, éprouver plus de difficultés à analyser les informations à connotation émotionnelle.

OSER VIVRE AUTREMENT

Il est donc temps de prendre conscience de notre manière d’interagir avec les enfants, et ce, quel que soit notre rôle.

On fait tous des erreurs. On a tous – à un moment donné ou un autre – exprimé une phrase méchante ou voulu donner une tape sur les fesses. On l’a peut-être déjà fait. Les enfants et les ados ont un art extraordinaire pour nous pousser dans nos derniers retranchement. Cela ne justifie pas la violence éducative ordinaire, cela l’explique.

Qu’on soit parent, éducatrice, intervenant du monde de la santé ou professionnel de la santé, il est urgent de transformer nos manières d’agir auprès des enfants et des ados. Il existe des stratégies d’intervention qui permettent d’accompagner les jeunes sans recourir à la violence éducative. Si cette option éducative vous intéresse, venez me retrouver dans une formation que j’ai mise récemment en ligne pour Accompagner avec bienveillance les enfants et les adolescents.

En développant autant notre humilité que notre bienveillance tant envers nous-mêmes qu’envers les jeunes, nous allons pouvoir faire une différence positive dans leur vie. Il n’en tient qu’à nous. Et rien n’est perdu…

À bientôt,

Joël Monzée
Docteur en neurosciences

 

Ressources:

Références:

  • P. O. McGowan, A. Sasaki, A. C. D’Alessio, S. Dymov, B. Labonté, M. Szyf, G. Turecki et M. J. Meaney, «Epigenetic regulation of the glucocorticoid receptor in human brain associates with childhood abuse», Nature Neuroscience, vol. 12, no 3, 2009, p. 342-348.
  • M. D. DeBellis, G. P. Chrousos, L. D. Dom, L. Burke, K. Helmers, M. A. Kling, P. K. Trickett et F. W. Putnam, «Hypothalamic pituitary adrenal dysregulation in sexually abused girls», Journal of clinical endocrinological Metabolism, vol. 78, no 2, 1994, p. 249-255; C. Heim, M. J. Owens, P. M. Plotsky et C. B. Nemeroff, «The role of early adverse life events in the etiology of depression and posttraumatic stress disorder: focus on corticotropin-releasing factor», Annals of the New York Academy of Sciences, vol. 821, 1997, p. 194-207.
  • S. Lupien, B. S. McEwen, M. R. Gunnar, C. Heim, «Effects of stress throughout the lifespan on the brain, behaviour and cognition», Nature Reviews Neurosciences, vol. 10, no 6, 2009, p. 434-445.
  • J. Monzée (dir.), Ce que le cerveau a dans la tête, Éditions Liber, Montréal, 2011.

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