Votre microbiote détermine-t-il votre comportement?

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Le microbiote se compose notamment de diverses bactéries qui influent sur la qualité non seulement de notre digestion, mais aussi et surtout de notre santé au sens large. Les chercheurs font des découvertes de plus en plus fascinantes pour vivre et vieillir en santé. Est-ce que la santé de notre système digestif pourrait être interdépendante de notre santé mentale, ou l'inverse? Est-ce que nos habitudes alimentaires reflètent notre santé mentale, ou l'inverse? De plus en plus de recherches nous permettent de mieux comprendre l'importance d'une saine alimentation pour disposer de meilleures ressources affectives et cognitives.

Depuis une bonne vingtaine d’années, les découvertes sont menées lors de recherches pour comprendre le comportement des individus en lien avec la santé de leur microbiote. La première avancée notoire date de 2004, mais nombres d’études sont venues compléter les connaissances utiles dans le domaine de la psychiatrie et de la psychologie, ainsi que la nutrition.

La santé de notre corps repose sur divers microbiotes, notamment situés sur la peau et dans le système digestif. C’est un phénomène connu depuis bien longtemps, mais les découvertes permettent d’entrevoir autant l’importance de saines habitudes alimentaires pour prévenir certains problèmes psychologiques que de nouvelles stratégies pour traiter certains symptômes associés aux troubles psychiatriques.

En effet, la compréhension de l’homéostasie du système digestif, c’est à dire de son équilibre biochimique, impose (a) la nécessité de considérer cet aspect physiologique avant de prétendre la présence d’un trouble psychiatrique, ainsi que (b) d’ouvrir la porte aux traitements non-pharmacologiques concomitant, éventuellement, à la prise de psychotropes qui pourraient ne plus être utiles dès que le patient a recouvré l’intégrité de ses ressources affectives et cognitives.

Le microbiote intestinal

En fait, le « tube digestif abrite pas moins de 1013 micro-organismes, soit autant que le nombre de cellules qui constituent notre corps. Cet ensemble de bactéries, virus, parasites et champignons non pathogènes constitue notre microbiote intestinal (ou flore intestinale). Son rôle est de mieux en mieux connu et les chercheurs tentent aujourd’hui de comprendre les liens entre ses déséquilibres et certaines pathologies, en particulier parmi les maladies auto-immunes et inflammatoires » comme l’explique les chercheurs de l’INSERM.

Depuis une vingtaine d’années, diverses recherches exposent l’influence bidirectionnelle entre la santé du microbiote et la santé mentale. On rapporte également que les bactéries composant le microbiote intestinal ont un impact sur l’expression des gènes, avec des répercussions sur l’efficience du fonctionnement de l’ensemble du système nerveux, comme je l’expliquerai à travers différents textes dans les prochaines semaines.

L’évolution des connaissances en neurophysiologie fait en sorte qu’aujourd’hui, on ne peut plus ignorer les effets des dysbioses sur la santé mentale, ni comment l’amélioration via une démarche par tâtonnement (essai-erreur) pour identifier certaines réactions physiologiques (éventuellement accompagné sur le plan psychothérapeutique pour atténuer les résistances ou augmenter l’efficacité des facteurs de protection soutenant la démarche).

Dans certains cas, cela demandera une évaluation en médecine fonctionnelle ou le travail préventif ou thérapeutique avec un nutritionniste. Ces connaissances sont si importantes qu’on pourrait imaginer que les occulter pourraient désormais s’apparenter à de la négligence, voire une faute professionnelle, car la direction thérapeutique privilégiée pourrait être erronée, comme Anne-Isabelle Dionne et moi l’avons exposé dans des articles parus dans la revue de l’European Society of Medicine en juillet 2025.

Le microbiote et la personnalité des individus sont-ils interdépendants?

En 2018, Han-Na Kim et ses collaborateurs ont publié une étude relatant la corrélation entre les caractéristiques biologiques du microbiote et le type de personnalité de sujets humains.

En fait, ils ont analysé des selles de 600 sujets qui n’avaient aucune maladie connue ou détectée. À l’aide d’un questionnaire, ils répartirent ces sujets dans cinq catégories d’attitudes psychosociales selon leurs traits de personnalité (névrosisme ou dysrégulation émotionnelle, agréabilité, ouverture à l’expérience, extraversion et caractère consciencieux) qui n’étaient – en rien – relié à leur sexe, âge, masse corporelle, etc.

Les gammaprotéobactéries, ainsi que des agents pathogènes liés, sont très présents chez les sujets de la catégorie « névrosisme » que quasi-absente chez les sujets « consciencieux. »

Les sujets qualifiés d’agréables ont une grande diversité des souches bactériennes dans leur microbiote. Il n’est toutefois pas clair de déterminer si le microbiote influe sur la personnalité ou si le tempérament conditionne les habitudes alimentaires.

Une autre étude, menée cette fois par Katerina Johnson en 2020 a montré des résultats tout aussi intéressants.

Comme ses collègues, elle a analysé les selles de 600 sujets et fait passer un questionnaire pour catégoriser leur tempérament. Les souches de bactéries sont différentes selon la catégorie de personnalité avec, par exemples, de large concentration d’akkermansia, de lactococcus et d’oscillospira chez les « sujets sociables » mais pas chez les « moins sociables » chez qui on retrouve de large concentration de desulfovibrio et de sutterella.

De même, les « sujets sociaux » disposent d’une plus grande hétérogénéité de leur microbiote.

Microbiote et régulation émotionnelle

Plusieurs recherches ont découvert qu’un microbiote en santé permettrait une meilleure régulation émotionnelle en situation d’adversité. Ils ont notamment ciblé plusieurs bactéries logées dans les intestins, ouvrant dès lors de nouvelles perspectives pour améliorer la qualité de la régulation émotionnelle, notamment chez les personnes ayant un syndrome de stress secondaire (fatigue de compassion), un syndrome de stress post-traumatique (situation mettant en danger la vie d’une personne) ou un syndrome de trauma complexe (adversité envahissante durant l’enfance ou l’adolescence).

Les chercheurs dirigés par Hilke Plassmass – détentrice de la chaire octapharma des neurosciences de la décision – ont recruté 100 sujets. Ils ont utilisé un protocole appelé « le jeu de l’ultimatum » qui consiste à opposer deux sujets, dont un reçoit – par exemple – 20 dollars et doit partager la somme avec l’autre, tout en essayant de conserver le plus d’argent pour lui.

Bien qu’aucune règle n’empêche le 50-50, celui qui reçoit l’argent essaie généralement de tirer la couverture à lui alors que, conséquemment, l’autre se retrouve dans une situation qu’il perçoit comme injuste. Les chercheurs ont constaté que les sujets disposant d’une bonne homéostasie de leur microbiote avaient plus de facilité à refuser un deal trop inéquitable (ex. 19-1; 15-5; 12-8; etc.).

Les chercheurs ont alors proposé aux sujets dont le microbiote était déséquilibré de prendre des probiotiques et des prébiotiques pour améliorer l’homéostasie du système digestif. Leur hypothèse s’est ainsi confirmée: non seulement leur santé s’améliorait, mais ils ont refusé bien plus souvent qu’auparavant les négociations inéquitables au profit de celui qui détenait la somme initiale.

Plassmann conclut qu’en consommant durant quelques semaines des probiotiques et prébiotiques, les sujets ayant « un microbiote déséquilibré ont vu non seulement cet équilibre se rétablir, mais aussi leur comportement évoluer. Ils se sont mis à refuser les offres inconvenantes plus souvent qu’avant, et plus souvent que les membres du groupe témoin, qui n’avaient pas reçu de probiotiques.« 

Elle poursuit en expliquant que les sujets « éprouvaient un sentiment d’injustice aigu. Un microbiote équilibré nous pousse à des réactions plus viscérales et émotionnelles face aux injustices, mais qui pourraient avoir leur logique à plus long terme : quand on refuse une offre inéquitable, on a plus de chance d’être respecté ultérieurement dans les rapports sociaux. Notre intestin, dans cette situation, se rebelle en quelque sorte contre l’injustice. À l’inverse, quand le microbiote est déséquilibré, cela nous coupe de nos émotions. »

Santé mentale: l’oeuf ou la poule?

Plusieurs chercheurs ont montré une corrélation entre une dysbiose, c’est à dire un microbiote en mauvaise santé, et des troubles psychiatriques, dont l’anxiété et l’autisme.

À l’heure actuelle, il est difficile de déterminer si c’est un problème au niveau du microbiote intestinal qui induit des problèmes de santé mentale ou si certains troubles psychiatriques pourraient induire, par de mauvaises habitudes alimentaires, une dysbiose ou une résistance à l’insuline à force de consommer des produits qui altères l’homéostasie entérique ou glycémique.

C’est pour cela que la recherche fondamentale menée dans de nombreux laboratoires médicaux, tant universitaires qu’industriels, est essentielle. En effet, certaines recherches que je décrirai dans de prochaines chroniques ne pourraient pas être menées actuellement. La science, contrairement au scientisme, se nourrit de discours contradictoires et nous avançons un pas à la fois pour documenter des phénomènes expliquant les différents mécanismes et processus du Vivant.

Cela dit, même s’il est encore difficile d’identifier l’oeuf ou la poule, rien n’empêche les individus de développer de saines habitudes alimentaires, et ce, même si cela dérange plusieurs corporations professionnelles. En revanche, on peut s’inquiéter de l’absence de travaux menés au sein des ordres professionnels pour documenter et guider leurs membres afin de mieux protéger le public, alors que de plus en plus d’informations sont diffusées dans les médias vulgarisant la science ou même populaires.

L’épreuve de la réalité clinique

En 2002, Ray Strand – un médecin étasunien – écrivait le livre « What Your Doctor Doesn’t Know About Nutritional Medicine May Be Killing You! » Je l’avais écouté en conférence, ainsi que sa conjointe. Malade pendant 17 ans, il avait tout tenté avec les outils de la « médecine pharmaco-centrique » pour essayer de la soulager. Rien n’y faisait. Un jour, elle commença à prendre des nutriments et des probiotiques, ce qui – en quelques semaines – lui permit de recouvrer toute sa santé. Les problèmes digestifs influaient sur la santé globale.

Un autre livre qui m’avait marqué à la même époque était rédigé par un chirurgien pratiquant au Centre hospitalier de Sherbrooke. Son livre « Ce que les maux de ventre disent de notre passé » témoignait du fait que, durant toute sa carrière, il était intervenu, lui aussi, avec les protocoles pharmaco-centriques, mais que les douleurs chroniques restaient malheureusement souvent présentes, jusqu’à un divorce, un changement de carrière, un déménagement, etc. Les aspects psychologiques influaient sur la santé digestive.

Or, il est fréquent que les professionnels formés en « médecine fonctionnelle » aux États-Unis rencontrent des difficultés avec le syndic de leur ordre. Pourtant, l’Institut national de l’excellence en santé et services sociaux du Québec, bien encouragé par les directives de l’Organisation mondiale de la santé, encouragent les évaluations différentielles pour s’assurer que les interventions soient en phase avec le réel besoin du patient.

Or, les syndics de plusieurs ordres, souvent peu au fait des réalités cliniques et des connaissances scientifiques, freinent les pratiques transdisciplinaires. Le scientisme et le transhumanisme sont malheureusement encouragés au lieu de promouvoir les pratiques préventives et les thérapies non-invasives si la médication n’est pas obligatoire pour assurer la survie de l’individu. Il s’agit surtout d’offrir la meilleure stratégie pour traiter l’individu, mais encore faut-il être assez humble pour se questionner et pour explorer les causes des mal-aises et des mal-êtres qui perturbent sa qualité de vie.

Un enjeu éthique majeur

Comme je l’ai expliqué dans plusieurs textes, le problème fondamental, c’est que trop de membres influents dans les bureaux de syndic n’ont pas les connaissances scientifiques requises ou qu’ils visent à défendre une théorie scientistes ou un modèle d’affaires, et ce, même si cela est de moins en moins confirmé par la science. Somme toute, elles renforcent les théories scientistes et ridiculisent les professionnels qui, pour leur part, s’appuie sur les données récentes en sciences de la santé.

En fait, les théories scientistes – souvent présentées sur la base de sophismes bien déguisés comme nous y a habitué le célèbre pamphlétaire Pharmachien – sont très tenaces, car largement diffusées dans les médias et protégées par plusieurs syndic d’ordre professionnel en santé, comme nous l’avons révélé, Jean-Yves Dionne et moi, dans notre étude devenue un avis à la ministre Sonia Lebel le printemps dernier.

Par exemple, on ventera un nouveau médicament comme « outil de prévention d’une maladie » – comme la molécule développée par l’Institut Douglas de Montréal pour réduire les risques de développer les symptômes de la maladie d’Alzheimer – au lieu de favoriser la transformation des habitudes de vie, notamment alimentaire.

S’il est vrai que certains actes – dont la prescription de menus personnalisés – sont réservés aux membres en règle de l’Ordre des nutritionnistes, il n’est nullement interdit de discuter – de manière large et universelle – de la qualité de la nourriture ingérée en termes de saines habitudes de vie.

Cela dit, cet ordre professionnel s’appuie beaucoup sur le Guide alimentaire canadien qui, pourtant, n’avertit pas des risques de la consommation en trop grande quantité des glucides, notamment contenu dans les fruits, ou de la présence d’antibiotiques dans les produits transformés (comme les substances laitières transformées, l’intolérance aux molécules de gluten et tout autre fruits, légumes ou céréales transformées génétiquement), qui peuvent altérer la santé du microbiote, voire créer une résistance à l’insuline ou une dysbiose.

Les ordres protègent-ils vraiment le public?

Plassman expliquait qu’un « microbiote équilibré nous rendrait davantage prosociaux. Ce n’est toutefois qu’une hypothèse, qui reste à démontrer expérimentalement. » Cette manière de nuancer les conclusions des recherches n’est en soit qu’une formule de politesse qu’on retrouve dans quasi-toutes les publications scientifiques. Elle traduit, non pas le fait que la recherche n’est pas valide, mais l’ignorance savante et l’humilité des scientifiques.

Bien sûr, il est encore trop tôt pour déterminer une cause à effet. À termes, des études longitudinales permettraient d’identifier si ces différentes caractéristiques du microbiote pourraient être considérées comme des facteurs de protection ou de risque en regard des ressources en santé mentale, mais aussi peut-être d’un processus de vieillissement favorisant l’autonomie (santé) ou l’émergence de maladies chroniques ou dégénératives.

Ensuite, il serait précieux d’identifier quelles prébiotiques ou probiotiques pourraient aider les patients à recouvrer une santé plus en équilibre, donc une autonomie plus grande. En attendant, l’amélioration de la qualité des habitudes alimentaires est un premier pas que toutes les directions de la santé publique, tant au Canada qu’aux États-Unis, encouragent.

En revanche, on peut toutefois s’inquiéter de l’occultation de ces phénomènes biochimiques par le Collège des médecins, l’Ordre des psychologues et l’Ordre des nutritionnistes dont la mission est de protéger le public.

Deux actions singulières seraient de mise. Ils pourraient, par exemple, tenir des veilles scientifiques et ajuster adéquatement les règles de l’art de leur profession, tout en encourageant la transdisciplinarité des interventions thérapeutiques, plutôt que de protéger leur corporation.

Ils pourraient aussi réclamer que Santé Canada se détache d’Industrie Canada pour que leurs directives en matière de santé des populations soient plus en phase avec les connaissances que les nécessités industrielles, tel que je l’avais signifié dès 2004.

Aller plus loin

  • INSERN, Microbiote intestinal, [https://www.inserm.fr/dossier/microbiote-intestinal-flore-intestinale/]
  • J. Monzée, AI Dionne, Improve the medical assessment of young people with ADHD: Clinical and Ethical Issues from the Quebec Experience, ESMED, volume 13(6)/10.18103/mra.v13i6.6536
  • AI Dionne, J. Monzée, Improve the medical assessment of young people with ADHD: II. Genetic, psychosocial or metabolic issues? ESMED, volume 13(6)/10.18103/mra.v13i6.6535
  • H.N. Kim et al., Correlation between gut microbiota and personality in adults: A cross-sectional study, Brain, Behavior and Immunity, 2018, vol. 69:374-385
  • K.V.M. Johnson, Gut microbiome composition and diversity are related to human personality traits, Human Microbiome Journal, 2020, 15 mars, none (2019.100069)
  • S. Strang et al., Impact of nutrition on social decision making, PNAS, 2017, vol.114(25):6510-6514.
  • F. Huang et X. Wu, Brain neurotransmitter modulation by gut microbiota in anxiety and depression, Frontiers in Cell and Developmental Biology, 2021, vol.9.
  • M. Falkenstein et al., Impact of the gut microbiome composition on social decision-making, PNAS Nexus, 2024, Vol.3(5):pgae166
  • G. Jacquemont, H. Passmann: notre intestin n’aime pas les injustices, entrevue, Cerveau&Psycho, 2024, vo. 169:35-37.
  • J. Monzée, « Les enjeux des nanotechnologies appliquées aux neurosciences », In : Hervé Ch. et al. (dir.), La nanomédecine : enjeux éthiques, juridiques et normatifs, Éditions Daloz, Paris, 2007 :51-75.
  • J. Monzée, « Quelle responsabilité sociale chez les chercheurs ? », In : Létourneau L. (dir.),
    Bio-ingénierie et responsabilité sociale, Montréal, Éditions Thémis, 2006 :175-203
  • J. Monzée (en collaboration avec MF Gagnier et Y. Boisvert). Bio-ingénierie, éthique et société : de la « responsabilité » à la « responsabilisation » des chercheurs et des entreprises privées. Note de recherche. Montréal, LEP-ENAP/INRS, 2004.
  • R. Strand, What Your Doctor Doesn’t Know About Nutritional Medicine May Be Killing You, Th. Nelson Eds, 2002.
  • Gh. Devroede, Ce que les maux de ventre disent de notre passé, Eds Payot, 2003.

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