Réduire les risques d’addiction aux écrans chez les jeunes

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Est-il possible de réduire les risques d’addiction aux écrans chez les jeunes?

La gestion des écrans est une des tâches parentales les plus difficiles, surtout lorsque le jeune a développé une addiction. Les parents sont souvent les personnes les moins bien placées pour aider leur jeune. Ce n’est pas simplement une question de «compétences parentales», mais de proximité affective et de réalités familiales et scolaires.

Je m’explique en quatre textes, dont voici le quatrième qui permet d’explorer des moyens pour réduire les risques à la maison, mais aussi à l’école. Ignorer ces défis conduit à augmenter considérablement les risques d’addiction, que ce soit aux jeux vidéo ou aux réseaux sociaux. Ce texte complète la réflexion sur l’impact des écrans dans la vie des jeunesles enjeux de l’usage des écrans et les indices de l’addiction aux écrans.

DISTINGUER LE LOISIR DE LA COMPULSION

Nous allons faire une différence entre un usage intelligent de l’écran d’un usage en termes de divertissement intellectuel. En d’autres mots, est-ce qu’un écran peut être une bonne ressource pour un jeune ou un moins jeunes? La réponse est clairement « oui« .

Les écrans nous rendent beaucoup de services: que ce soit pour faire une recherche encyclopédique, pour planifier un déplacement ou des vacances, pour écrire un texte ou pour servir de support à une activité ou une autre.

Par exemple, des jeunes peuvent passer un temps phénoménal sur un logiciel de création de musique synthétique, ce qui leur permet d’explorer tout leur talent artistique. De même, un jeune qui crée un blogue ou qui fait du montage de vidéos pour développer son côté entrepreneurial de YouTuber, c’est un aspect créatif indéniable que permettent les écrans.

Il existe aussi des organismes qui proposent d’apprendre aux jeunes à monter un ordinateur pour un usage social. Ils sont alors invités à développer des compétences techniques tout en utilisant leur temps pour une action humanitaire. Là encore, on est dans un cadre structurant.

De même, un jeune qui consulte une formation vidéo ou autre « tutoriel » explore ainsi de nouvelles connaissances qui lui permette de développer une nouvelle compétence et, peut-être, des passions. Plusieurs jeunes que j’ai accompagné ont, par exemples, appris le japonais ou l’anglais, mais aussi des habiletés que ni la famille, ni l’école ne proposait. Cela éveillera peut-être ses ambitions professionnelles, là où tellement de jeunes de 17 ans sont perdus au moment de choisir un métier.

Par contre, il faut faire attention que des jeunes vont regarder d’autres jeunes participer à des concours de jeux vidéo ou simplement mettent en ligne leurs performances. Ces activités sont, pour eux, très lucratives tant de nombreux ados vont les suivre sur YouTube. Toutefois, les impacts neurologiques sont similaires que s’ils jouaient eux-mêmes aux jeux vidéo en démonstration. Ce n’est pas pour rien que les compagnies commanditent des équipes de jeux virtuels.

L’aspect problématique dans le contenu des loisirs électroniques non-artistiques tient, surtout, la manière dont les stimulations visuelles et auditives vont induire une libération, parfois massive, de dopamine. Par ailleurs, plus le loisir implique des échanges avec les amis dans un réseau virtuel et plus le jeu est violent, plus les risques d’augmenter la puissance de l’addiction sont élevés.

Le besoin d’un nombre précis de « like » pour une nouvelle photo ou la peur de rater un texto ou une occasion d’échange avec les copains peut induire beaucoup d’angoisse. Moindrement que le jeune se sente délaissé par ses parents, ou qu’il a besoin d’être dans sa bulle sans assumer son besoin, le recours aux réseaux sociaux et aux jeux en réseau vient combler l’angoisse. Dans un cas comme dans l’autre, cette sensation si désagréable ne se résolvant qu’en participant aux échanges virtuels qui, de plus, libèrent de la dopamine.

LA VIE SCOLAIRE EST SOUMISE AUX MÊMES DÉFIS

Bien utilisés, il y a des « jeux pédagogiques » qui peuvent relancer l’apprentissage d’une matière plus ardue ou, simplement, maintenir l’intérêt de certains élèves ou étudiants peu motivés par les leçons frontales. Ils avancent alors à leur rythme et l’aspect ludique maintient leur intérêt, ce qui facilite la réussite des évaluations. Les recherches via les moteurs comme Google ou Safari sont d’ailleurs de belles activités pédagogiques pour réaliser un projet individuel ou collectif dans la classe. L’apport des vidéos et d’une multitude de ressources intégrées peut être très formateur pour les jeunes.

Par contre, cela peut devenir en même temps une source de difficultés, car plus le jeune apprend facilement avec le jeu pédagogique, plus il aura de la difficulté à tempérer ses pulsions quand il devra attendre son tour pour répondre à une question ou à se motiver pour une leçon collective durant laquelle il y en a qui avance plus vite ou moins vite que lui. Les enfants-doués sont les plus vulnérables dans ce type de situation, alors que le jeu leur a permis d’avancer plus rapidement qu’en groupe. Les enfants qui ont des difficultés d’apprentissage risquent, pour le part, de perdre leur motivation et de se sentir perdu (manque de lien). Ils réagissent alors avec les moyens que leur offre leur détecteur de danger.

Cela dit, on voit aussi de plus en plus apparaître des aides technologiques bien utiles pour soutenir les élèves et étudiants qui sont aux prises avec des symptômes comme la dyslexie, la dyspraxie ou la dysorthographie. Ils y trouvent une aide pour écrire en se servant du clavier, surtout si leur motricité fine est lacunaire. De plus, ils reçoivent un feedback rapide pour l’orthographe et la grammaire, ce qui leur permet d’apprendre plus facilement les règles de la langue.

L’idée, toutefois, c’est de ne pas utiliser cet outil de support mur-à-mur. Une dictée ou une leçon d’écriture formelles se doivent d’être réalisées sur le papier, afin d’éviter que l’aide ne joue un effet pervers.

Par contre, les équipes éducatives devraient éviter au maximum l’usage de jeux-non-pédagogiques (privilèges ou journées spéciales comprises). De deux choses l’une: imagine-t-on de faire une journée spéciale « consommation de bière » pour récompenser un groupe d’adolescents pour clore un trimestre? Et bien c’est la même chose pour les jeux vidéo. Ce n’est pas mieux que mon grand-père qui me donnait une once de bière, même à 2%, quand j’étais un jeune enfant si je le laissait se reposer durant la sieste.

LE LOUP EST DANS LA BERGERIE

Je faisais partie des gens, de part ma formation en psychanalyse, qui croyaient que les jeux vidéo et les films violents pouvaient aider le jeune et le moins jeune à se défouler.

Au fil des années de clinique, j’ai vu comment les jeux vidéo et les réseaux sociaux empoisonnaient la vie de famille. Puis, j’ai lu. Je suis allé à la source. Bien aidé par mes collègues Sabine Duflo, Bruno Harlé et Michel Desmurgets, j’ai découvert les effets obscurs qui, subtilement, viennent ternir la qualité de vie des uns et des autres. Cela m’aidait à comprendre les tensions des familles que j’accompagnais. Ma compréhension a tellement changé que les jeux vidéo sont interdits depuis toujours à la maison, alors que le temps d’écran est contrôlé du mieux possible.

Toutefois, le poison, ce n’est pas le jeu ou le réseau social, c’est notre attitude d’adulte qui – justement – contribue tantôt à banaliser, tantôt à céder aux exigences du jeune en demande d’accès aux écrans. Beaucoup de parents vont tenter d’impliquer leurs enfants dans une activité culinaire, alors que la lecture du soir reste un moment précieux. Toutefois, la télévision est une belle gardienne, pendant que l’adulte vaque à ses occupations, aussi bien familiales que personnelles.

Parfois, notre vie familiale ou professionnelle est tellement fatigante que nous n’avons plus l’énergie de céder aux demandes des enfants. Nous aussi, nous avons nos enjeux de lien et de séparation, malgré tout l’amour que nous avons pour nos proches. Autant certains parents ne refusent pas de jouer au GO pour plein d’activités organisées, autant ils vont avoir de la difficulté, à la maison, de s’asseoir pour jouer avec leurs jeunes.

Je n’y échappe pas. Au moment d’écrire ces lignes, mes deux gars regardent la télévision… au lieu de jouer dehors! Ah, l’un des deux vient de venir me jaser… Une petite pause. Un rappel des consignes. Il va jouer avec ses légos. L’autre finit par se préparer, car il va partir pour participer à un tournoi sportif.

Les jeux vidéo et les réseaux sociaux confinent les jeunes dans leur chambre, ce qui évite qu’ils aillent trainer dans le quartier ou le village, comme si ces activités étaient plus dommageables qu’un écran.

Ici, je ne parle pas d’un usage encadré des écrans (voire les propositions de cadre cohérent présentées dans un précédent texte). Je ne parle pas non plus d’un film regardé en famille ou de la finale d’une compétition sportive visionnée en groupe devant la télévision à défaut d’être dans l’aréna ou le stade. Je parle d’un usage qui dépasse plus d’une heure par jour, ce qui est déjà très important en regard des autres loisirs.

Pire, je constate à travers ma pratique clinique que, systématiquement, les ados vont choisir d’aller vivre chez le parent le plus complaisant en termes d’accès aux écrans. Certains peuvent même y passer la nuit, sans que le parent ne s’inquiète. Ce qui est dommage, c’est que je n’ai jamais rencontré un intervenant des services de la protection de la jeunesse qui soit conscient de ce phénomène lorsqu’il doit intervenir auprès d’une famille en difficulté. Il est vrai qu’ils sont souvent aux prises avec des problèmes familiaux bien pire. Et comme la législation permet à l’ado de choisir chez quel parent il veut aller vivre, il y a peu de prises pour les adultes qui voudraient éviter une dérive catastrophique.

LE PROBLÈME DE LA PROXIMITÉ ÉMOTIONNELLE

Dans toute forme d’addiction, le parent fait partie du problème. Même le parent bienveillant.

En effet, le jeune réagit en fonction de ses enjeux relationnels et nous faisons partie de sa vie relationnelle directe: ce sont nos enfants.

Pour éviter les drames, soyons sensibles aux indices de l’addiction et à nos propres besoins qui peuvent influer sur notre manière d’intervenir de manière préventive.

Aussi curieux que cela paraisse, les adultes n’ont pas la mission d’être aimés des enfants ou des adolescents. Tant mieux s’ils le sont. Mais, ce n’est pas le rôle du parent ou de l’enseignant d’être l’ami du jeune.

À partir du moment où l’adulte confond les rôles, il ouvre la porte aux dérives. D’ailleurs, les mamans monoparentales ou les pères de fin de semaine sont les plus vulnérables, car ils veulent tellement compenser l’échec marital… ou le manque de lien quand leur(s) enfant(s) sont chez l’autre parent. Le jeune en est très conscient et, stratégiquement, il va jouer sur cette faiblesse éducative.

Intervenir auprès d’un enfant ou d’un ado demande beaucoup d’abnégation. On n’en récolte les fruits que bien des années plus tard. Dites-vous, par contre, qu’un jeune apprécie un parent aimant, mais surtout stable et cohérent. Idem pour un prof!

Au moment de la fermeture de l’écran, le jeune peut prendre jusqu’à 3 jours pour récupérer son comportement relationnel serein. Donc, courage! Et l’inviter à tenir bon. Quoi qu’il arrive. Soyons cohérents.

Et dans le cadre de la gestion des écrans, c’est autant un problème de santé publique qu’un enjeu majeur pour toutes les familles! Sauf qu’on ne peut pas attendre 20 ans que le pouvoir législatif prenne des mesures comme les pays l’ont progressivement assumé pour les cigarettes et l’alcool, même s’ils abandonnent petit à petit pour les drogues douces comme le pot…

À bientôt! J’aborderai une autre thématique dans le prochain texte! D’ici là, mettez en place une saine gestion des écrans!

Joël Monzée
Docteur en neurosciences

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