De l’usage des médicaments agissant sur le cerveau

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«Vous n’aimerez pas ma réponse!» me dit-elle. Surpris, je lui demande «Pourquoi?»…

L’essor de la pharmacologie, ces 80 dernières années, permet de proposer des médicaments de plus en plus efficaces pour pallier à des problèmes de santé. Toutefois, leur usage se doit d’être questionner pour nous éviter un mésusage, voire un détournement de la vocation thérapeutique (dopage).

Quelque part, ni la voiture, ni son fabriquant ou le concessionnaire ne sont responsables d’un éventuel accident. C’est la manière dont on conduit une automobile qui crée le risque potentiel pour les individus. L’idée, c’est de comprendre quelle est notre relation au médicament pour identifier, éventuellement, ses pièges.

HUMILITÉ

La psychiatrie s’est basée longtemps sur l’observation des individus. Plus sociale que médicale, elle a proposé des théories parfois très intéressantes, parfois fallacieuses. Depuis 80 ans, la recherche biomédicale a permis de développer des médicaments de plus en plus efficaces. Parmi ceux-ci, les psychotropes permettent de normaliser le comportement d’une personne qui traverse une situation difficile ou qui est affecté par une dysfonction neurologique qui altère son implication familiale, sociale ou professionnelle.

Avec la publication de plusieurs livres qui questionnent notre relation aux médicaments, il est fréquent que des journalistes m’interpellent sur la question de l’usage des psychotropes. Durant plusieurs années, je me suis retrouvé dans un débat «pour / contre» dans lequel les nuances sont absentes, et ce, même si je les ai énoncées durant l’entrevue.

Dans une entrevue à la télé ou à la radio, c’est du direct et je peux choisir mes mots et, selon le temps consacré à l’échange, je sais quels sont les sujets qu’il vaut mieux éviter ou explorer. Les journalistes des quotidiens et hebdomadaires sont également très rigoureux. Toutefois, ils présentent souvent deux courants d’opinion scientifique, donc inévitablement apparaît la dualité.

Et c’est correct. Je n’ai pas la prétention de détenir LA vérité. La Science étudie les phénomènes physiques mesurables. Parfois, elle décrit des phénomènes, sans pour autant les expliquer. Plus ceux-ci sont complexes, plus la marge d’erreur de la théorie scientifique est immense.

En ce qui concerne nos connaissances sur l’être humain, nous sommes plus proches de la météorologie que de la physique newtonnienne (tsé, l’histoire de la pomme qui tombe de l’arbre). Il faut faire attention. On a cru que certaines théories étaient désuettes, comme celle du neurologue Sigmund Freud, mais les neurosciences ont démontré que de nombreuses observations étaient cohérentes avec ce que l’on sait du cerveau aujourd’hui.

LE POST-HUMANISME

Les grands scientifiques sont humbles: ils peuvent privilégier une théorie, mais ils sont prêts à la questionner continuellement. Bien sûr, il y a des chercheurs qui défendront leurs théories, surtout si la survie de leur laboratoire est menacée. Mais, bon-an, mal-an, ils sont capables lors des séminaires scientifiques d’être à l’écoute de points de vue différents.

Les scientistes affirment avec sévérité. Ils semblent sûrs d’eux-mêmes et, tel le Seigneur Palpatine, ils se moquent de tout avis divergents. En fait, le scientisme est une philosophie qui repose sur des croyances et non pas l’humilité scientifique. Celles-ci affirment que la science matérialiste est toujours bonne pour la société et que les industries n’ont que l’objectif d’améliorer la qualité de vie des individus.

Cette perspective a pris de l’ampleur lors de l’industrialisation des pays occidentaux au XIXe siècle et plus encore avec la chute des croyances religieuses et l’émergence du courant post-humaniste. Ce dernier encourage coûte que coûte la cybergénie, c’est à dire le recours aux produits biotechnologiques pour doper les facultés et habiletés humaines.

La ligne entre l’usage d’un médicament pour soigner et celles pour améliorer la performance humaine est difficile à tracer. Mais, en même temps, ce sont des choix autant individuels que collectifs que notre société doit questionner. Il y a donc des patients qui doivent être traité avec la pharmacologie, mais d’autres dont le recours aux psychotropes s’apparente à du dopage.

«POURQUOI?»

Il y a quelques années, j’étais au Salon international du livre de Québec pour y présenter mon plus récent livre. J’adore ces moments. C’est l’occasion de rencontrer du monde et d’avoir des discussions souvent bien différentes de celles des séminaires professionnels.

En effet, à l’image du mini-wheat, je suis sérieux quand je rédige des textes scientifiques et «cool» quand je m’adresse au grand public, ce qui était d’ailleurs le cas lorsque je présente tant des livres que les émissions télévisées «Oui à la vie» ou, encore, des formations nuancées qui se veulent des outils de vulgarisation et d’information sur les différentes manières de maintenir ou recouvrer sa santé.

À un moment, j’ai discuté avec une jeune dame. Un bel échange sur le développement de l’enfant. Elle m’expliquait qu’elle m’avait déjà entendu à la radio et qu’elle appréciait ce que je transmettais pour aider les parents, que certaines choses l’avaient aidée à mieux accompagner ses trois enfants…

Puis, je lui ai demandé ce qu’elle faisait dans la vie. Elle m’a rétorqué: «Vous n’aimerez pas ma réponse.» «Pourquoi?» lui ai-je demandé. «Parce que je suis représentante pharmaceutique», m’a-t-elle confié.

De là, la discussion s’est poursuivie avec, dans ma tête, tous mes questionnements quant à l’impression que certains de mes propos peuvent laisser croire.

Bien sûr, je tiens un discours questionnant l’usage des médicaments. Toutefois, penser que je suis «anti-compagnie-pharmaceutique» est une mésinterprétation regrettable de mes propos qui tentent uniquement de prévenir d’éventuels abus, surtout avec les psychotropes.

Fondamentalement, je souhaite que les entreprises pharmaceutiques et autres laboratoires universitaires puissent fleurir et offrir des thérapies de plus en plus ciblées pour traiter les maladies. Je suis fasciné devant certaines avancées biotechnologiques, mais plus encore devant l’art développé par certains cliniciens pour sauver des vies ou réduire la portée des symptômes envahissants.

Même en santé mentale, je suis persuadé que la prescription de psychotropes peut s’avérer nécessaire pour soutenir momentanément une personne, éviter un acte suicidaire, tempérer les humeurs de certains patients ou réduire les risques de délires psychotiques.

ÉVITER LE MÉSUSAGE

Cela dit, j’ai de la difficulté quand on ne transmet pas toute l’information aux gens. Surtout quand il s’agit de parents qui hésitent à normaliser le comportement de leur enfant avec un psychotrope. Ou qu’on ne leur présente que le tableau bucolique des avantages d’utiliser le médicament.

J’ai aussi de la difficulté devant la relation entretenue entre les compagnies et les associations de malades, les élus et les chercheurs.

J’ai encore plus de difficulté quand une compagnie défraie les coûts de relations publiques d’une de ces associations ou formate les discours des bénévoles en utilisant des tournures de phrases favorisant le recours à leurs psychotropes.

J’ai de la difficulté également quand on minimise les effets secondaires. Quand on fait fi des effets réels d’une médication sur le développement du cerveau. Quand on nie les effets toxiques du milieu scolaire ou familial pour ne voir qu’une pseudo-cause génétique à un comportement dérangeant. Quand on confond une manifestation maladroite d’un comportement de protection de l’enfant avec les traces d’un trouble pédopsychiatrique. Quand l’adulte projette ses propres difficultés sur un enfant qui finit par se désorganiser.

Pour mettre au point de bons médicaments, nous avons besoin que les entreprises pharmaceutiques soient en bonne santé financière. Je suis également en faveur d’un enrichissement individuel et collectif des actionnaires de ces compagnies, mais j’ai des doutes sur certains objectifs de déploiement ou certaines stratégies de consolidation financière des fonds de pension.

J’ai de la difficulté devant le contenu des publicités, notamment celles soulignant les mérites des médicaments de confort ou l’usage de petits caractères qui, pourtant, expliquent que le médicament n’est pas si extraordinaire que cela.

J’ai de la difficulté devant les campagnes publicitaires semant la peur pour vendre un vaccin.

J’ai encore plus de difficulté quand une publicité vante la prise d’un médicament réduisant l’acidité dans l’estomac pour maintenir de mauvaises habitudes alimentaires causant divers troubles physiologiques sérieux, ce qui, à terme, affecte tant l’individu que la collectivité.

Par ailleurs, j’ai beaucoup de difficulté quant aux propos de responsables de la Santé publique qui utilisent le mot «scientifique» sans savoir ce qu’est réellement un «processus de recherche».

Également, je m’interroge sur les intentions réelles des personnes qui ont accepté que leur enfant reçoive un médicament pour améliorer son comportement et qui deviennent, ensuite, des ambassadeurs bénévoles pour favoriser la généralisation des traitements psychiatriques et justifier leur propre choix.

J’ai encore plus de difficulté devant la publicité qui affirmait «le vaccin ou l’abstinence», là où on aurait pu suggérer le condom. S’il est efficace contre le VIH et autres MTS, il l’est certainement contre le VPH.

Qu’une compagnie pharmaceutique fasse cette publicité aurait été normal. Or, c’est la Santé publique qui l’a payée pour appuyer la campagne de vaccination. Dans ce cas, j’ai l’impression que la limite de l’acceptable sur le plan de l’éthique a été dépassée…

Pour conclure: «Non, Madame, je n’ai aucune difficulté avec votre métier. Au contraire, faite-le bien. Offrez une bonne information pour que le médecin qui prescrira éventuellement vos médicaments le fasse dans le meilleur intérêt du patient.»

Et cinq ans plus tard, nous sommes toujours de très bons amis!

Joël Monzée
Docteur en neurosciences

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