Si les recherches sont menées depuis plus de 20 ans, des méta-analyses nous offrent d’excellentes informations pour mieux comprendre comment et pourquoi certains symptômes comportementaux, associés aux maladies psychiatriques, apparaissent et, parfois, se maintiennent de manière envahissante chez les patients sous psychotropes.
La compréhension des fonctions entériques nous permet d’envisager des pistes de traitements transdisciplinaires, ce qui justifie la rupture avec l’archaïque manière d’intervenir sur la base de corporations souvent en lutte de pouvoir les unes par rapport aux autres.
La valeur fondamentale, et même essentielle, de la médecine intégrative, c’est de remettre le patient au coeur des processus thérapeutiques guidés par des professionnels de la santé aussi compétents qu’humbles pour transcender les conflits stériles.

Est-ce que le système digestif est un 2e cerveau?
Cette image a été utilisée par plusieurs vulgarisateurs scientifiques, mais elle est erronée. Ce n’est pas un cerveau.
En revanche, c’est un CPG, c’est à dire un Central Pattern Generator, comme nous en avons un situé dans la colonne vertébrale – au niveau des vertèbres C7-C8 – pour organiser la marche bipède (êtres humains et oiseaux) ou quadrupède (animaux).
En fait, le système entérique se compose de neurones sensoriels, d’inter-neurones et de moto-neurone. Ce système peut fonctionner sans aucune intervention du cerveau, ce qui est précieux en cas de lésion médullaire.
Le système entérique fait partie du système nerveux et il interagit avec le cerveau via cinq voies de communication, deux sont anatomiques et trois autres sont systémiques:
1. le nerf vague, via des impulsions neurologiques, mais aussi le transport de molécules ou toxines;
2. la circulation sanguine qui transporte les nutriments, les précurseurs de la plupart des neurotransmetteurs (dont la dopamine, la séronotine, l’acétylcholine, etc.) qui traversent la barrière hémato-encéphalique pour être capturés par des neurones;
3. le système immunitaire dont l’efficience dépend du système entérique et qui peut favoriser de l’inflammation notamment dans le cerveau via les cytokines;
4. la glie qui regroupe quatre types de cellules qui régulent le système nerveux et l’efficience de toutes les fonctions neurophysiologiques;
5. les hormones, dont surtout la boucle de stress.
Comment le système entérique altère l’efficience du cerveau?
Plusieurs mécanismes anatomico-fonctionnels ont été identifiés par les chercheurs. Pour comprendre comment le système entérique module le fonctionnement du cerveau, il est utile de considérer une méta-analyse basée sur 183 articles qui a été publiée en 2014 par Guillaume Fond et ses coauteurs.
D’emblée, ils citent la paroi intestinale qui, si elle est devenue trop perméable, permet le passage du système digestif au système sanguin d’endotoxines dont la lippolysaccharide (LPS) qu’on retrouve fréquemment citée dans les articles traitant de l’impact des dysbioses sur la santé mentale.
Il y a également des risques, en cas de dysbiose, d’un appauvrissement de certaines bactéries essentielles tel qu’observé chez de nombreux patients affectés par un trouble de l’humeur, de la bipolarité ou de la schizophrénie, alors qu’une inflammation dans le cerveau.
Il y a, bien sûr, la diminution de la qualité de l’absorption de nutriments essentiels au bon fonctionnement du cerveau (acides aminés, vitamines, gras poly-insaturés, anti-oxydants etc.), mais une augmentation de la synthèse de substances délétères (indoles, amoniac, sulfures, etc.).

Enfin, une perturbation de la balance du système végétatif qui active ou ralentit les viscères, via une perturbation d’un noyau, le tractus solitaire, situé dans le tronc cérébral. En outre, cela perturbe le fonctionnement de l’amygdale (le détecteur de danger), ainsi que la partie baso-antérieure du cerveau et le cortex dans son ensemble, car les systèmes noradrénergique et cholinergique sont perturbés.
Quels sont les impacts sur la santé mentale des dysbioses?
Dans un précédent article, j’ai discuté de la qualité du microbiote en fonction de différents comportements associés aux principales personnalités étudiées dans les recherches. Maintenant, voici, en quelques lignes, l’état des connaissances en ce qui concerne l’impact de la perturbation du microbiote sur la santé mentale.
a) Quel est l’impact d’une mauvaise santé de la paroi intestinale?
Il existe une large comorbidité entre, d’une part, le syndrome du colon irritable (ou intestin irritable ou SII) et, d’autre part, les troubles de l’humeur et anxieux. La paroi intestinale étant plus poreuse, elle laisse passer des toxines dans le sang, comme des endotoxines LPS dont nous discuterons plus loin, ainsi que des microplastiques ou d’autres nanotechnologies qui se répandent dans le corps et franchissent la barrière hémato-encéphalique.
Les chercheurs ont également observé que le SII est souvent très présent lorsque les personnes ont vécu de la violence éducative durant leur enfance, ainsi que certaines formes de gastro-entérites ou leur fréquence.
On notera que les SII vont avoir des effets différents selon le sexe biologique, avec deux tiers de femmes (principalement affectées par de la diarrhée à cause de la ) et tiers d’hommes (généralement de la constipation). Les chercheurs rapportent une réduction de la diversité bactérienne dans le microbiote spécifique au sexe. Dans les deux cas, on observe que les patients ont plus de risques de développer des troubles cognitifs.
b) Le microbiote pourrait-il engendrer des symptômes associés au TSA ou TSA-like?
Une autre découverte qui pourrait générer des conflits idéologiques concernent les caractéristiques des personnes ayant reçu un diagnostic touchant le spectre de l’autisme (TSA). Pour rappel, le TSA est considéré comme un trouble neuro-développemental, mais il n’y a aucun marqueur objectif. C’est l’évaluation des symptômes qui induit, éventuellement, qu’un médecin posera formellement le diagnostic.
Toutefois, il se peut que certaines personnes aient un comportement qui ressemble au TSA, mais qui pourrait ne pas nécessairement être autiste. On a le même problème avec le TDAH qui ne dispose d’aucun marqueur biologique, ce qui induit un sur-diagnostic. Anne-Isabelle Dionne et moi avons proposé, dans deux articles récemment publiés, de parler de TDAH-like.
On pourrait prendre la même suggestion pour les personnes autistes ou TSA-like: certaines personnes seraient atteintes d’un trouble neuro-développementale, souvent détectées de manière précoce, et d’autres pourraient développer les symptômes plus tard, sans avoir de condition génétique et, conséquemment, sans être de vrais TSA. L’inversion de la maladie serait alors plus simple pour des personnes TSA-like, dont le traitement de la dysbiose.
En effet, cette distinction est importante, car on a observé que les enfants-TSA avaient une concentration d’un germe singulier dix fois supérieure à celle des enfants sans diagnostic. La quantité mesurée d’autres bactéries sont plus importantes ou réduites selon le groupe « TSA » ou « contrôle, » ainsi que d’une cytokine singulière.
Si on ne peut pas encore déterminer si ces caractéristiques sont initiales (déclencheur des symptômes) ou une conséquence d’habitudes alimentaires qui seraient distinctes entre les deux groupes, il est quand-même curieux de constater que, lorsqu’on analyse la qualité du microbiote des parents, on constate une corrélation surtout chez les personnes qui reçoivent un diagnostic de manière tardive.

c) Les symptômes de la schizophrénie et de la bipolarité sont-ils déclenchés ou accentués par les dysbioses?
Des chercheurs ont identifié plusieurs anomalies dans la régulation du microbiote avec des maladies psychiatriques, dont la schizophrénie et la bipolarité. Ils ont identifié plusieurs marqueurs objectifs.
Notamment, il s’agitait d’une altération de la translocation bactérienne qui perturberait les schémas d’activités neuronales. Il y a un facteur inné des ressources immunitaires qui serait sensibles aux perturbations du microbiote, alors qu’une dysbiose serait alors à l’origine du déclenchement des ces troubles. Les chercheurs rapportent aussi la présence d’une problématique au niveau métabolique.
On note aussi que le déséquilibre du microbiote peut induire une réaction moins idéale lorsqu’un patient reçoit des anti-psychotiques. La compréhension des interactions entre le microbiote, les symptômes et le psychotrope pourrait sans doute ouvrir la voie vers une prise en charge plus efficace.
Par ailleurs, les auteurs signalent qu’une infection à la T. Gondii, un parasite qui perturbe le microbiote, est souvent rapportée pour ces deux conditions psychiatriques.
d) Est-ce que l’anxiété et la dépression pourrait être intimement reliée à la dysbiose?
L’anxiété, au Québec, est souvent confondue avec l’angoisse. Comme les mots « impulsivité » et « impulsivity » sont souvent confondus, la traduction des textes anglophones peut parfois induire le clinicien comme le patient en erreur. L’anxiété est nécessaire pour anticiper une problématique sur la base de l’expérience. C’est quand elle ne s’appuie plus sur la réalité des faits qu’elle devient une angoisse. La peur devient viscérale, comme je le mentionnais dans un chapitre de livre en 2014.
De même, Suzane Renaud, médecin à l’Hôpital Douglas de Montréal, a exposé que – derrière la même étiquette de trouble dépressif – pouvait se cacher neuf conditions neurologiques différentes. Par ailleurs, Stephan Porges parle aussi de sidération et de résignation, voire d’effondrement, quand la personne est stressée sur de longues périodes. Enfin, la sur-adaptation durant de nombreuses années peut, comme je l’expliquais dans un autre texte, induire un burnout, alors que la boucle de stress s’effondre.
Comme le TSA et le TDAH, il n’y a pas de marqueurs biologiques formels pour ces difficultés psychiatriques. Il faut se rappeler que la psychiatrie est une science clinique et pas une science exacte. Ce qui est vrai, en revanche, c’est le mal-aise, le mal-être et la détresse des patients. Il faut juste faire attention à ne pas aller trop vite lors de l’évaluation initiale pour assurer une direction thérapeutique adéquate.
Après avoir discuté de la grande hétérogénéité des patients souffrant de symptômes dépressifs ou anxieux, que nous disent les études qui ont observé la santé de leur microbiote?
La perméabilité de l’intestin peut laisser passer des endotoxines LPS et perturber la régulation affective. Des chercheurs ont, par exemple, recruté des sujets en bonne santé pour leur administrer les LPS. Ils constatèrent une augmentation des symptômes d’anxiété et de dépression, du taux de cortisol dans la salive, de la noradrénaline plasmique et des cytokines pro-inflammatoires dans le cerveau.
Ils ont, ensuite, créé plusieurs sous-groupes pour moduler la quantité de LPS administrée et se sont rendu compte que, plus la dose était élevée, plus les problèmes de mémoire émotionnelle était présents.
Par ailleurs, d’autres chercheurs ont constaté que les patients dépressifs disposait d’une quantité inférieure, par rapport aux sujets en santé, moindre de suc gastrique, ce qui induit des difficultés de digestion, notamment la présence d’un SIBO, c’est à dire qu’on constate une prolifération excessive de bactéries dans l’intestin grêle, ce qui entraîne des ballonnements, des gaz, des douleurs abdominales, de la diarrhée ou de la constipation.
La perméabilité de la paroi intestinale, des problèmes d’absorption des nutriments, de la diarrhée ou de la constipation, ainsi que des douleurs abdominales, sont aussi observés chez ces patients. Enfin, il semble aussi que le type de dysbiose commun à ces troubles psychiatriques perturbent la fabrication du GABA et des monoamines, induisant de ce fait les symptômes observés.
Peut-on identifier certaines caractéristiques communes aux personnes ayant développé des symptômes psychiatriques?

Une autre méta-analyse a été publiée par Jenelle Safadi et ses collaborateurs en 2022 qui viennent confirmer les conclusions de la première, en ajoutant la correspondance entre certains éléments du microbiote et les troubles psychiatriques. Leur idée, en fait, était d’identifier des marqueurs objectifs, en lien avec les conditions psychiatriques, autant pour contribuer à l’évaluation différentielle qu’à l’adéquation du traitement tant naturel que pharmaco-centrique.
Selon les critères établis, ils ont recensés trente-trois études pour documenter la revue systématique, mais seulement dix-neuf ont été incluses dans la méta-analyse. Pour dégager les indicateurs, il leur fallait dégager une certaine homogénéité au sein de chaque groupe. Pour ce faire, ils ont choisi les s’adressant aux patients sévèrement atteints. Globalement, le nombre de patients était de 2758, alors que le nombre de sujet en santé atteignait 1847. Ils comparèrent donc la santé microbiale de chaque individu, comparant les caractéristiques des patients avec celles des sujet en santé.
Les chercheurs ont, dès lors, identifié différents biomarqueurs:
- augmentation de la concentration en zonuline (quatre études rapportant des données sur le trouble bipolaire et la dépression);
- augmentation de la concentration en lipopolysaccharide (deux études rapportant des données sur la fatigue chronique et la dépression;
- augmentation de la concentration en anticorps contre l’endotoxine (sept études rapportant des données sur le trouble bipolaire, la dépression, la schizophrénie et la fatigue chronique);
- augmentation de la concentration en sCD14 (six études rapportant des données sur le trouble bipolaire, la dépression, la schizophrénie et la fatigue chronique;
- augmentation des douleurs lombalgiques (deux études rapportant des données sur la fatigue chronique et la dépression);
- augmentation de la concentration en alpha-1-antitripsine (six études rapportant des données sur le trouble bipolaire, la dépression et la schizophrénie).
Les auteurs concluent en expliquant que « des niveaux élevés de marqueurs de dysbiose intestinale étaient positivement corrélés à la gravité du comportement nauséeux chez les patients atteints de maladie mentale grave et de fatigue chronique. »
Ghislain Devroode et Ray Strand, tous deux médecins, avaient déjà signalé les limites des traitements pharmaco-centriques, alors que le Pharmachien semble s’en moquer dans ses chroniques publiées sur la Toile.
L’épreuve de la clinique devrait induire une grande humilité, mais aussi la mise en place de veilles scientifiques au sein des institutions visant la protection du public pour ajuster au mieux les normes en termes d’évaluation et de traitement. Or, rien n’est disponible au Québec, et ce, contrairement dans d’autres coins du monde.
Pourquoi les institutions chargées de la protection du public restent silencieuses?
Tout le monde s’entend pour accepter qu’en mettant du kérosène ou du diésel dans une voiture fonctionnant avec de l’essence, le moteur va vite montrer des signes de dysfonctionnement. Même si ce sont trois carburants utiles pour divers véhicules, seule l’essence répond au besoin de l’automobile en question.
Il est curieux qu’en matière d’alimentation, cette question ne se pose pas. Par exemple, Industrie Canada part du principe qu’une tomate biologique et une tomate transgénique, c’est la même chose. Pourtant, la présence d’une antibiotique qui sert de marqueur prouvant la réussite de la transformation génétique de la tomate va possiblement altérer l’équilibre biologique du microbiote.
De même, les substances laitières modifiées, les pâtes de maïs modifiées, les molécules de gluten modifiées, etc., ne peuvent qu’entraîner des effets délétères sur la santé digestive. La consommation exagérée de glucides (sucres naturels ou industriels), ainsi que de produits ultra-transformés, ne peut qu’induire – à terme – un déséquilibre du microbiote, des dysbioses et des maladies chroniques, dont les affections psychiatriques.
Comment se fait-il que les organismes comme Santé Canada, l’Institut de l’excellence en santé et services sociaux et les ordres professionnels ne se préoccupent pas de ces phénomènes. N’ont-ils pas tous la mission de protéger le public?
Aller plus loin:
- G. Fond et al., The « psychomicrobiotic »: Targeting microbiota in major psychiatric disorders: A systematic review, Pathol Biol, 2015, vol.63(1):35-42.
- J. Monzée, L’Éducation pacifique, comment la science de la bienveillance peut guider les interventions auprès des enfants et des ados (2e édition), Lac Masson, IDEF, 2025
- J. Monzée, AI Dionne, Improve the medical assessment of young people with ADHD: Clinical and Ethical Issues from the Quebec Experience, ESMED, volume 13(6)/10.18103/mra.v13i6.6536
- AI Dionne, J. Monzée, Improve the medical assessment of young people with ADHD: II. Genetic, psychosocial or metabolic issues? ESMED, volume 13(6)/10.18103/mra.v13i6.6535
- J. Monzée, « La part de l’anxiété viscérale chez l’enfant », in J. Monzée (dir.), Neurosciences, psychothérapie et développement affectif de l’enfant, Éditions Liber, Montréal, 2014 : 93-128.
- J.M. Safadi et al., Gut dysbiosis in severe mental illness and chronic fatigue: a novel trans-diagnostic construct? A systematic review and meta-analysis, Mol Psychiatry, 2022, vol.27(1):141-153
- R. Strand, What Your Doctor Doesn’t Know About Nutritional Medicine May Be Killing You, Th. Nelson Eds, 2002.
- Gh. Devroede, Ce que les maux de ventre disent de notre passé, Eds Payot, 2003.


