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Une initiative mobilisatrice pour rencontrer les besoins des élèves à risques de décrochage

En réponse au texte « Il est minuit moins une » – Journal La Presse

Ces derniers jours, beaucoup de critiques ont été formulées face à une initiative née des discussions entre représentants de «gens-de-terrain» et «experts» du monde de l’Éducation réunis dans un Comité mis en place par le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge. On reproche notamment que l’initiative des «tuteurs» est mal arrimée et que, trois semaines après sa première évocation publique, les écoles ne savent pas comment l’organiser… Sur le papier, c’est simple. Toutefois, c’est tout un défi que de mettre en place une telle ressource pour soutenir efficacement les élèves en difficultés.

Version courte publiée par le Journal de Québec (consulter)

De la théorie scientifique à la mise en place d’un projet articulé

L’idée théorique n’est pas nouvelle. Elle est bien documentée sur le plan scientifique et le Comité y réfléchit depuis plusieurs mois. La question était de déterminer tant le moment que la manière d’implanter cette ressource pour qu’elle soit en adéquation avec les réalités et les besoins des différents milieux scolaires.

Certains centres de services scolaires (CSS) sont déjà prêts à la concrétiser. Pour les uns, ils ont déjà identifié les ressources internes. Pour les autres, ils ont des contacts avec un réseau qui était déjà bien établi avant la crise sanitaire, notamment via les organismes d’aide aux devoirs, les bibliothèques, les villes, les partenaires pour la réussite éducative, les Cégeps et universités. Ces CSS n’ont pas nécessairement besoin de directives spécifiques, elles peuvent aller de l’avant…

Par contre, d’autres CSS ont développé des ressources tout aussi précieuses, mais celles-ci ne sont peut-être pas utiles pour offrir le support de tutorat. Peut-être que, localement, une école dispose de ces ressources suite à une action locale ou la proximité d’un regroupement agissant déjà dans une perspective similaire, sans que cela ne soit répandu sur l’ensemble du territoire du CSS. Par exemple, des écoles secondaires ont déjà mis en place un parrainage entre des étudiants en fin d’études et d’autres qui débutent. D’autres ont un partenariat avec des tuteurs regroupés dans une OBNL, sans que cela ne touche l’ensemble du CSS.

Il y en a aussi qui, trop éloignés des grands centres ou caractérisés par un territoire très vaste, ne disposent pas encore des ressources pour s’engager dans cette initiative, alors que les besoins divergent peut-être. Est-ce que les besoins sont les mêmes pour la Côte-Nord que pour l’Estrie? Est-ce que cette initiative peut s’appuyer sur de nouveaux partenariats locaux ou est-ce que le CSS n’a pas suffisamment de personnes pour répondre à l’initiative sans recourir à l’aide de bénévoles?

Or, il se peut, grâce à la visioconférence, qu’un Montréalais passionné aide un ado de Ste-Marguerite, qu’une personne pensionnée de Rouyn soutienne un élève de Venise-en-Québec, qu’un bachelier en génie supporte un élève pour son cours de math même s’ils habitent à 500 km l’un de l’autre…

C’est ainsi que l’idée de créer une banque de citoyens, étudiants ou retraités, qui voudraient aider des jeunes en difficultés s’est imposée. En effet, si les ressources locales ne sont pas encore identifiées ou inexistantes, comment recruter des bénévoles si on ne publicise pas l’initiative dans tout le Québec?

Par ailleurs, comment utiliser ces nouvelles ressources? Quelles sont les balises à mettre en place pour les CSS qui recourraient à cette banque? Comment mettre en relation l’élève en besoin et le bénévole désireux de contribuer? C’est un processus qui doit s’appuyer sur l’expérience et le dialogue, donc cela prend du temps… pour que les personnes de bonne volonté arriment les fils pour que cette initiative puisse contribuer au support, surtout, des adolescents.

Visionnez l’entrevue réalisée par Joël Monzée sur LCN, dimanche 7 février (visionner).

Performance ou persévérance?

Il y a un autre point qui justifie largement cette période de mise en place: est-ce qu’on veut des «tuteurs» centrés sur les apprentissages formels ou des «mentors» soucieux de créer un lien sécurisant le jeune qui, parfois, vacille ou bascule, avec un risque non négligeable de décrochage scolaire? Est-ce qu’on a besoin de support scolaire ou d’encouragement moral pour conserver un minimum de confiance et terminer l’année? Et puis, est-ce que l’on vise la performance scolaire ou la persévérance de l’élève? Est-ce que certains n’auraient pas seulement besoin de parler à une personne qui les comprendraient ou les aideraient à retrouver de l’espoir ou, du moins, du sens et des perspectives d’avenir?

Et si c’était le jeune qui prenait certaines décisions pour se mobiliser? Il se peut que les besoins soient différents au sein même d’une même école, voire d’une même classe. Marc-Antoine peut avoir besoin d’aide en lecture, mais est-ce un problème de dyslexie ou est-ce un besoin d’échange pour s’assurer qu’il comprend le texte? Juliette a besoin d’une personne avec qui elle peut parler de sa peur d’échouer sans que cela ne soit nécessairement un intervenant psychosocial. Toutefois, que se passerait-il si elle vivait une rupture amoureuse et qu’elle parle au bénévole de suicide?

L’initiative peut être mobilisatrice pour les communautés locales, mais elle a besoin d’être adaptative pour rencontrer concrètement les besoins des élèves. Est-ce qu’une personne pivot doit être nommée par école ou par CSS? Est-ce qu’on peut recourir au RQAB qui a l’habitude de former bénévoles et gestionnaires de bénévoles? Est-ce que les CSS doivent gérer cette initiative ou est-ce qu’on en profite pour bonifier les ressources du Réseau québécois pour la réussite éducative afin que l’initiative s’enracine dans le temps?

Combien de jeunes peut-on aider concrètement? Sans carte des ressources, il est difficile de déterminer la date pour débuter la mise en place d’une telle initiative sans prendre le risque que le gâteau s’effondre. On ne peut pas l’organiser avec les mêmes caractéristiques mur-à-mur et encore moins figer dans le temps la manière dont elle s’articulera. Il faut donc accepter que cela prend du temps. C’est un processus qui s’étalera sur plusieurs mois et qui sera affecté par les mesures sanitaires.

Après avoir dégagé un consensus au sein du Comité «multi-acteurs», l’annonce du Ministre Roberge était donc essentielle. Maintenant, il faut que les différents milieux se l’approprient et regardent comment l’articuler autant en fonction des besoins singuliers que des ressources locales et provinciales qui sont disponibles.

Joël Monzée, docteur en neurosciences
Directeur de l’Institut du développement de l’enfant et de la famille.
Membre du Comité EHDAA et membre du Comité Évaluation et Réussite

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