Choisir sa posture émotionnelle
26 octobre 2020
Nos jeunes ont besoin de notre sérénité
5 novembre 2020
Tout voir

L’homme au pick-up

À l’occasion de la sortie du 3e numéro de la Revue pour la persévérance scolaire, je vous présente ma chronique mensuelle.

Il y a quelques années, j’accompagnais une jeune famille. Leur fils rencontrait certaines difficultés à l’école. Pour moi, l’objectif était de l’aider à développer ses ressources affectives, alors que sa maman voulait intervenir avec plus de bienveillance quand son gars résistait aux consignes données.

Pour sa part, l’école avait organisé un plan d’intervention (PIA) pour cibler des stratégies pédagogiques afin que l’élève rencontre les objectifs attendus.

CONFLIT D’HORAIRES

C’est la maman qui s’occupait des besoins de ses enfants sur le plan familial et scolaire. C’est aussi elle qui travaille avec son fils et moi. Le papa gérait, quant à lui, une belle entreprise qu’il avait montée, seul, de A à Z. Ils ont trouvé leur équilibre familial.

Alors qu’elle avait planifié un voyage depuis plusieurs mois avec sa mère, l’école voulait organiser une révision du PIA. Conflit d’horaires insoluble. Aussi, la maman me demande d’accompagner son époux à la rencontre, car elle craint qu’il ne soit pas assez ‘disponible’.

J’arrive à l’école. J’attends dans le couloir. L’équipe-école patiente aussi. Le père n’est pas là. Le temps passe. On a pris du retard.

Je me rappelle soudain que j’ai vu le pick-up familial dans le stationnement. Je vais vérifier. Là, surprise: l’homme est assis, les deux mains cramponnées au volant. Lui qui gère 200 gars dans l’entreprise est figé dans l’auto à l’idée d’entrer dans l’école.

Il faut savoir qu’il avait quitté l’école en Secondaire-2, après de nombreuses situations difficiles. Il avait certes de belles habiletés qui lui étaient été très utiles pour créer et gérer une entreprise, mais pas celles qu’on attend des élèves.

PRIVILÈGE

Quand j’enseignais, je considérais que c’était un privilège que des parents me confient leur enfant. Ils pouvaient me rencontrer quand ils le voulaient en dehors des heures de classe. Je prenais le temps de les écouter et de répondre à leurs questions.

Cela permettait souvent de désamorcer une situation délicate. Entre ce que l’élève vit en classe et ce que le parent en comprend avec le partage de l’enfant raconte ou ses devoirs, leçons et autres évaluations, il y a de quoi créer parfois des imbroglios.

J’organisais aussi un conseil de classe chaque semaine avec les élèves. Si les élèves pouvaient s’exprimer librement et, éventuellement, critiquer une décision, je trouvais normal que les parents puissent soulever des questions.

Comme je suis une personne qui se remet continuellement en question et qu’en formation, j’encourage la démarche réflexive permanente. Ainsi, je suis très à l’aise de répondre aux questions des parents… et des élèves lors des conseils hebdomadaires. Cela me permet de m’ajuster ou de les rassurer.

Toutefois, il n’est pas toujours facile d’accepter de telles remises en question pour certaines personnes. Aussi, plusieurs collègues m’en voulaient d’avoir ouvert une porte. D’autres parents souhaitaient franchir en les interpellant face aux réalités de leurs enfants et mes collègues ne se sentaient pas nécessairement prêtes. Je les comprends. Parfois, le parent est furieux. Il porte parfois des blessures de son passé scolaire. Ou il ne veut pas qu’on remette son enfant en question, car cela le blesse.

DEUX SOLITUDES

Force est de constater que le monde des parents et celui des équipes-école se sont souvent engagées dans des solitudes qui s’opposent. Je constate cette réalité dans de nombreux témoignages de parents ou d’enseignants au fil des formations que j’anime.

Pour les parents, cela peut d’ailleurs être très difficile de vivre la transition entre l’expérience de la garderie, alors que les éducatrices sont très avenantes, et l’expérience scolaire où les contacts sont rares, exceptés des messages – souvent négatifs – dans le journal de classe.

Qui plus est, certains parents ont rencontré parfois de grandes difficultés dans leur scolarisation. Cela peut induire des comportements défensifs: sidération, comme l’homme au pick-up, confrontation comme certains parents-rois ou évitement comme de nombreux parents qui ne répondent plus aux invitations de l’école.

Pour l’enseignant, ce n’est pas facile non plus. Certains parents ont parfois eu des réactions agressives envers lui. Parfois, il ne prend pas le temps d’entrer en démarche réflexive et certaines interventions sont plus des réflexes que des stratégies réfléchies. Il se peut aussi que certaines décisions visent à le sécuriser lui-même dans un environnement scolaire parfois anxiogène.

DES ESPACES DE RENCONTRE

Au même titre que l’enfant a besoin de savoir que papa et maman se parlent, et ce, même s’ils sont séparés, il est nécessaire que l’équipe-école crée un lien de confiance avec chaque parent. La cohérence éducative en sera renforcée et l’enfant saura que les adultes se tiennent pour le guider dans son développement.

Le contenu des PIA se préparant avant que les parents ne soient présents, ils ont souvent l’impression qu’on leur fait ingérer des décisions comme on gave une oie! La collaboration est d’autant plus difficile si les deux parties sont réactives. Certes, c’est légitime: on a tous une expérience qui parfois nous conduit à résister plutôt que de danser avec autrui.

Parfois, il y a des activités, comme des sorties de classe, qui pourraient être propices à créer des liens signifiants. Pourtant, et là encore c’est légitime, l’enseignant a plus tendance à choisir des parents avec lesquels il s’entend bien qu’un parent avec lequel le contact est plus compliqué. Et, ce n’est peut-être pas le lieu non plus.

Autrement dit, il nous faudra créer des occasions de rapprochement. Créer des espaces de rencontres informelles pour briser cette impression de solitude et cette peur d’être blessé par autrui.

Ce sera encore plus important de réaliser de telles activités au sortir de la crise sanitaire qui crée énormément de stress et d’anxiété chez les uns et les autres. Apprendre à vivre ses émotions et les canaliser vers des actions constructives sera essentiels.

Somme toute, la pandémie impose des distanciations physiques, mais il sera important de créer des opportunités de rencontres saines et sereines dès qu’on le pourra entre les équipes-école et les parents.

Il faudra reconstruire une société dont ses membres se seront vus pendant des mois comme une source de danger. Pour y arriver, la bienveillance sera l’ingrédient principal de relations plus sereines…

Ce sera une occasion de vivre l’école autrement. Pas juste en termes de contenus ou de processus d’apprentissage, mais surtout comme des lieux de vie, des lieux de rencontre, des lieux d’échange, des lieux d’entre-aide…

Joël Monzée, Ph.D.

ALLER PLUS LOIN

Comments are closed.