Les chercheurs passent de longues heures à lire, comparer, discuter et remettre en question leurs interprétations et les modèles explicatifs. C’est d’ailleurs un des éléments les plus utiles des réunions scientifiques locales ou internationales qui permettent aux chercheurs de confronter leurs positions.
Ce que l’on oublie souvent, c’est qu’un modèle scientifique n’est qu’une interprétation des mesures qui ont été prises lors d’expérimentations qui reflètent la réalité, mais qui ne sont pas la réalité, qui plus est dans les sciences de la santé et les sciences humaines. Par définition, un modèle est toujours incomplet.
Pour éviter les théories farfelues, les chercheurs ont dicté des règles au milieu du XIXe siècle. Ces règles sont encore appliquées aujourd’hui, mais le scientisme – l’étude du monde matériel par des mesures et traitements mathématiques – fait croire que seules les données probantes sont scientifiques.
Ainsi, les scientifiques scientistes sont effrayés par ce qu’ils ne peuvent pas mesurer et quantifier formellement, ce qui pose de nombreux problèmes pour comprendre le Vivant.
La biomécanique de la marche
Le problème, c’est que la vie est bien plus complexe qu’une mesure dans un laboratoire et qu’il existe des phénomènes qu’il nous sera impossibles de quantifier. Et même certains données qu’on présume être formellement quantifiées peuvent nous surprendre.
Prenons l’exemple de l’étude biomécanique de la marche chez l’être humain. La biomécanique, c’est l’application des lois de la physique mécanique au corps en mouvement.
Pionnier en la matière, le chercheur ontarien David Winter était persuadé que la propulsion de la marche était réalisée par la puissance développée lors de la flexion plantaire. Il analysa la marche de dix-neuf sujets, utilisa les formules de la biomécanique et démontra que tous ses sujets se propulsaient grâce au mouvement de la cheville.
En Californie, Jacquelin Perry faisait l’hypothèse que la propulsion était plutôt due à la flexion de la hanche. Il est clair qu’en observant une personne qui court sur la plage, la hanche tire la jambe, alors qu’une flexion plantaire déplace du sable. Sa déduction est logique.
Elle sélectionna une vingtaine de sujets et démontra, avec le même protocole de recherche et les mêmes formules que Winter, que la stratégie de marche reposait sur la flexion de la hanche pour assurer la propulsion.
Quelques années après, le Québécois François Prince a effectué son stage postdoctoral chez David Winter à Waterloo.
Intrigué par la dichotomie des résultats de son superviseur et de Perry, il supposa qu’on devrait retrouver les deux groupes au sein de la population.

Il alla au gymnase, demanda à une vingtaine de sujets de participer à son étude et se retrouva, après les mêmes analyses que les deux précédentes études, avec un groupe de dix individus marchant avec une stratégie de propulsion par la flexion plantaire de la cheville, alors que les dix autres avaient une stratégie impliquant la hanche…
Ainsi, l’intention d’un chercheur peut – sans qu’on ne puisse comprendre pourquoi et comment – induire une certaine direction dans l’exploration du Vivant, y compris dans le type de sujets qui accepteront de participer à une recherche rigoureuse…
Le rôle du cervelet dans les fonctions supérieures
J’avais choisi de faire mon doctorat en neurosciences dans le laboratoire d’Allan Smith, alors qu’il faisait des enregistrements de cellules nerveuses isolées dans le cingulaire, la partie corticale du cerveau émotionnel qui domine les comportements des enfants.
Malheureusement, il avait fait le tour des questions qui l’intéressait et il me proposa de retourner vérifier une hypothèse quant au fonctionnement du cervelet. En fait, il avait un doute sur le modèle de son propre directeur de recherche et il voulait vérifier si son intuition était adéquate.
Ainsi, j’entrainai des singes et j’appliquais le protocole me permettant d’observer, neurone après neurone, comment ils s’exécutaient pour réaliser une tâche de précision digitale.
Il s’avéra que l’intuition de mon patron était juste. Cela permettait de réactualiser le modèle développé par son directeur qui n’avait pas subit de modifications depuis 30 ans.
Toutefois, le mapping précis que j’effectuais m’a permis d’identifier des cellules qui étaient influencées par les émotions et l’attention dans le cervelet. Ancien psychologue, Allan ne voulait rien savoir. Pourtant, j’avais adapté le protocole pour vérifier que je n’étais pas face à une hallucination. Et c’était certain.
Une deuxième découverte dérangeante
Il s’agissait d’utiliser un analgésique pour empêcher quelques dizaines de neurones de fonctionner pendant quelques heures. En me servant du mapping neurophysiologique, je m’applique à endormir de nombreuses zones, jour après jour. En fait, on s’apercevait que l’hypothèse que la cognition et l’émotion influent le fonctionnement du cervelet était plus que solide.
Le problème, c’est que cela remettait en question les théories d’un autre grand chercheur et sommité mondiale, Thomas Thach. Ma découverte infirmait ce qu’il avait supposé quelques années auparavant.
Cette recherche était menée conjointement avec un autre chercheur, Trevor Drew. Il me demanda de faire – à plusieurs reprises – des tests spécifiques pour s’assurer que le protocole de recherche était bien respecté. Ce que je démontra sans aucun problème.
Allan et Trevor étaient bien embêtés, mais Trevor accepta la force des données. Pas Allan. L’émotion était trop vive. Nous effleurons mes découvertes dans les articles et il ne voulait pas que je discute de ces phénomènes dans ma thèse… jusqu’à ce que mon président de Jury s’en mêle et soutienne ma démarche réflexive.
En effet, ces deux découvertes permettent de poser une hypothèse: le cervelet joue un rôle important dans les fonctions exécutives, alors que les psychologues cognitivistes tendent à restreindre cette fonction aux seuls fonctions corticales, ce qui restreint cette ressources aux seuls êtres humains, ce qui n’avait pas de sens pour moi.
L’intuition doit être considérée par les chercheurs
Somme toute, les chercheurs sont plus émotifs qu’ils ne voudraient le reconnaître. Certaines données confrontent leurs croyances et la résistance au changement bloque l’avancée des connaissances.
De plus, l’intuition joue aussi un rôle dans le processus de recherche non seulement dans l’énoncé des hypothèses, mais aussi dans l’exploration rigoureuse d’un phénomène caractérisant le Vivant.
Enfin, il faut savoir également que certaines recherches ne sont pas non plus publiées, parce que les résultats dérangent… ou qu’ils identifient des éléments négatifs ou nuls. Ça ne fait pas une belle histoire. Cela condamne aussi de nombreux labos à reproduire des protocoles sans savoir que leurs collègues ont vécu un cul-de-sac.
Intégrer les connaissances complexes
Quant à moi… J’avais eu, en 2005 ou 2006, une discussion avec mon ami et collègue Pierre Rainville qui avait développé des protocoles néophénoménologiques pour étudier les effets de l’hypnose en imagerie cérébrale.
Je lui demandais s’il serait possible de vérifier mon hypothèse, à savoir que le cervelet intervenait dans les fonctions exécutives. Il me répondit « Joël, tu cherches juste à prouver que tu avais raison. C’est peu utile, car tu sais que tu as bien découvert cette fonction… » Et Pierre avait raison, cette démarche était peu utile.
Je n’ai aucune rancune. Peut-être un peu de regret. Allan m’a apporté beaucoup de choses durant mon doctorat dans son laboratoire et je le respecte, même si nous avions des divergences d’avis sur les données et leur usage. En revanche, j’ai intégré ces connaissances dans mon premier livre paru en 2009: Neurosciences et psychothérapie.
J’ai replacé mes découvertes en lien, d’une part avec le modèle du patron de mon patron, de ses réactualisations ultérieures pour proposer, et faire évoluer, un modèle intégratif en neurosciences affectives et sociales utile pour mieux comprendre la pratique de la psychothérapie (2009 – 2011 – 2014) et de la psychomotricité (2014) et expliquer comment le cerveau fait émerger des pensées, des actions ou des réactions les plus cohérentes possibles, et comment il se réajuste si l’objectif n’est pas atteint.




Depuis lors, d’autres recherches sont venues compléter mon modèle et je m’ajuste année après année. Une théorie n’est valide que le temps d’un souffle et les scientifiques doivent s’adapter et adapter leurs théories.
Les syndics censurent l’information scientifique
Tout cela nous invite à être humble devant les connaissances actuelles.
Cela nous invite aussi à faire usage de prudence, quand on affirme des théories dans les médias.
Or, ce n’est pas toujours le cas des personnalités hautement médiatisées. Ça me fait toujours rire quand je vois certaines théories martelées par Olivier Bernard, alias le Pharmachien.
Ce pharmacien dispose d’une maîtrise, mais cela ne fait pas de lui un chercheur ou un scientifique. Il a fait des études scientifiques, mais il n’a pas les réflexes des scientifiques à lire le manque de nuances des affirmations qu’il lance à corps et à cri. Oui, il relève des faits, mais il ne les nuance pas assez… ou uniquement pour soutenir son idéologie scientiste.
C’est d’autant plus dangereux que l’enquête menée par Jean-Yves Dionne et moi (2025) avons relevé qu’au moins trois syndics-adjoints (Collège des médecins, Ordre des pharmaciens et Ordre des psychologues) ont interdit formellement à leurs membres de critiquer les théories idéologiques du Pharmachien.
On ne peut même pas apporter de nuances, même quand le Pharmachien prétend avoir tout lu ce qui s’écrivait sur le TDAH en une semaine, ce qui représente quelques 12 000 articles publiés les 20 ans précédent son émission sur le sujet! On ne peut pas le remettre en question quand il se moque des acuponcteurs, pourtant encadrés par un ordre professionnel. On ne peut pas questionner l’idéologie transhumaniste qui transpire dans de nombreux textes…
Selon les syndics, il semble que les propos de ce brave homme sont paroles d’évangile.
NB. Heureusement que le Québec est laïque…
Aller plus loin:
- J. Monzée, Le rôle du cervelet et du feedback cutané dans la préhension digitale. Thèse de doctorat. Université de Montréal, 2003
- D. Winter, Biomechanics and Motor Control of Human Movement, Wiley, 2009 (4e édition)
- J. Monzée et A.M. Smith, Responses of cerebellar nuclear neurons to predictable perturbations applied to an object held in a precision grip, Journal of Neurophysiology, 2004, vol. 91: 1230-1239.
- J. Monzée, T. Drew et A.M. Smith, The effects of muscimol inactivation in the deep cerebellar nuclei on precision grip, Journal of Neurophysiology, 2004, vol. 91: 1240-1249
- J. Monzée, « Émotion, mouvement et psychothérapie », In J. Monzée (dir.), Neurosciences et psychothérapie. Éditions Liber, Montréal, 2009 :221-251
- J. Monzée (dir.), Neurosciences et psychothérapie: convergence ou divergence, Montréal, Éditions Liber, 2009 (ré-imprimé en 2015).
- J. Monzée (dir.), Ce que le cerveau a dans la tête: perception, apparences et personnalité, Montréal, Éditions Liber, 2011 (ré-imprimé en 2014).
- J. Monzée, Évolution des connaissances biotechnologiques et pratiques psychothérapeutiques, Revue québécoise de psychologie, 2012, vol. 33(2) : 97-122
- J. Monzée (dir.), Soutenir le développement affectif de l’enfant, Québec, Éditions C.A.R.D., 2014.
- J. Monzée (dir.), Neurosciences, psychothérapie et développement affectif de l’enfant, Montréal, Éditions Liber, 2014 (ré-imprimé en 2015)
- J. Monzée, Les sensations cutanées contribuent à la réassurance affective tant du poupon que de sa mère, Spirale, 2019, n0 89 : 49-59
- J. Monzée & JY Dionne, Modernisation des ordres professionnels : de l’urgence de réguler adéquatement leur fonctionnement pour mieux protéger le public. Avis déposé à la ministre Sonia Lebel, ministre responsable de l’administration publique dans le cadre des consultations entourant la modernisation des ordres professionnels, et au ministre Jean-François Roberge, en prévision d’une révision de la Loi sur l’accès à l’information, décembre 2024 (version préliminaire) et avril 2025 (version finale).


