Et si nous devenions enfin des êtres humains?

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Il va falloir considérer autrement notre rapport aux enfants et aux adolescents. Sinon, ne vous étonnez pas que, d’une part, la vie virtuelle devient plus intéressante que les relations humaines et, d’autre part, les réactivités dérangeantes qui perturbent la qualité de vie familiale et scolaire.

Et si nous devenions enfin des êtres humains?

Nous aspirons tous à vivre dans un monde empreint de bonté, de générosité, d’éthique et de solidarité. Nous aspirons aussi à un certain confort matériel, c’est normal. Combien d’entre-nous aspirent à cet idéal sans pourtant vouloir faire l’effort nécessaire pour concrétiser ces aspirations légitimes.

Si nous voulons créer ce monde, il va falloir commencer à devenir des êtres humains… C’est à dire que, collectivement, il va falloir prendre les choses et les défis de la vie d’une manière différente que ce que nous faisons depuis la « sortie » de l’époque préhistorique.

L’Histoire humaine est pleine de violence

Quand on regarde l’Histoire des hommes et des femmes qui ont peuplé la terre depuis quelques millénaires, on est frappé par la violence permanente qui anime les relations entre les uns et les autres.

Il y a la violence intrafamiliale, que ce soit parce que l’un est violent ou l’autre jaloux. Il y a la haine de l’autre, parce que la différence fait peur. Il y a ces guerres qui ont décimés de millions et des millions de personnes. Il y a ces stratégies financières phagocytantes ou les paradis fiscaux pour éviter de partager les ressources. Il y aussi ces luttes « syndicales » qui ne sont pas toujours cohérentes (exemple, les clauses orphelins ou l’incitation à diminuer la capacité de responsabilisation des travailleurs consciencieux). Il y a la violence des manifestants qui, même si leurs demandes sont légitimes, ne sont pas plus acceptables que le mépris des puissants envers eux. Il y a la violence de l’administration qui, sous prétexte de respecter une directive, ignore les besoins particuliers des uns et des autres.

Quand donc sortirons-nous de cette dynamique si destructrice? Je me demande souvent quand l’être humain acceptera de se comporter en être humain, qu’il utilisera ses ressources pour faire le bien, plutôt que de se comporter en primate.

Pendant mon doctorat, j’ai travaillé avec des singes. Force est de constater que les primates sont très violents. Mis à part les ouistitis et, sous certaines limites des chimpanzés, les singes sont très agressifs. Je me souviens d’avoir vu, enfant, un gardien du zoo de Boulogne, dont le corps était marqué par les morsures des singes qu’il nourrissait.

La Nature a fait en sorte qu’une lignée de primates a vu l’apparition d’une série de structures nerveuses logées dans la partie préfrontale de notre cerveau. L’être humain est le seul animal qui dispose de cette ressource qui lui permet de raisonner, mais aussi de tempérer ses accès d’agressivité, voire son désir de posséder et de détruire.

Le cortex préfrontal, la zone humaine du cerveau

Cette zone du cerveau est myélinisée vers seulement 12 ans, alors qu’elle atteint sa pleine maturité dans la quarantaine. Les structures permettent notamment l’expérience affective, comme l’expérience effectrice (action concrète). On y décèle les aires de la résonnance émotionnelle, de l’empathie, de la démarche réflexive, etc.

Ouvrez la télévision ou le journal du matin et vous verrez que l’être humain se comporte encore bien souvent comme un primate. Et encore. Quand j’étais enfant, un de mes profs nous avaient interpellés en disant que « l’être humain est le seul animal qui aime tuer, aucun autre animal ne tue pour le plaisir. »

En fait, mêmes si les primates-non-humains peuvent être agressifs, c’est une question de survie. Ils n’y prennent pas plaisir.

Deux conditions pour devenir mature

Le cortex préfrontal demande beaucoup d’années pour être mature. Deux conditions, à part le temps, sont essentielles : un sentiment de sécurité et sept séries de bonnes habitudes de vie. L’une comme l’autre sont d’ailleurs les meilleures solutions pour éviter de développer les symptômes tant de la sénilité que de la maladie d’Alzheimer.

Les enfants, en bas-âge, ont donc des réactions, liées à la peur (sentiment d’insécurité). L’accompagnement bienveillant vise à offrir ce cadre de sécurisation, tout en reconnaissant que certains actes agressifs (coups, morsure, griffure, etc.) peuvent se manifester. Ils ne le font pas exprès, ils réagissent à une situation ponctuelle ou chronique d’insécurité.

En effet, un enfant est capable dès ses premiers mois de vie d’identifier ce qui fait plaisir à l’autre et de lui offrir l’objet de ce plaisir. Par illustrer cette affirmation, je rapporte des expériences menées auprès de jeunes enfants dans le livre « Ce que le cerveau a dans la tête. »

D’abord, des chercheurs ont réalisé différentes expériences chez des enfants de huit mois à qui elles présentaient des balles de ping-pong blanches (80%) ou rouges (20%). Ensuite, ils retiraient tantôt quatre rouges et une blanche, tantôt quatre blanches et une rouge. Ils observèrent que les enfants regardaient le retrait des balles plus intensément si l’on retirait plus de rouges que de blanches (accentuation du rapport 80/20).

Une autre équipe poursuivit des expériences similaires, avec des enfants âgés de vingt mois, sur des grenouilles et des canards. Si on retire d’une boîte et dépose sur la table cinq figurines, les enfants en sélectionnent une, plus souvent des grenouilles, et la tendent à l’expérimentateur. Par contre, si on retire les figurines d’une boîte contenant principalement des grenouilles, les enfants tendront un canard. Les chercheurs en déduisent que les enfants tendent à l’adulte ce qu’ils croient être la préférence de l’adulte.

Le cul de sac

Malheureusement, nous réagissons souvent sur la base d’une compréhension déshumanisée de l’enfant.

En fait, de nombreuses stratégies éducatives encouragées depuis des lustres sont envahissantes, désuètes et inopérantes. Relayées par des personnes souvent en quête de visibilité ou en détresse elle-même face à leur propre histoire de vie, ces stratégies blessent et reblessent l’enfant. Les rapports de force sont constants. Les luttes de pouvoir renforcent nos comportements de primate.

Ou, pire, on l’ignore! On fait comme si l’enfant ou l’ado n’était pas en détresse. On l’enferme dans sa chambre. On fait semblant de se cacher dans un magasin; on fait comme s’il n’était pas là quand il est en crise. On pratique la technique du 5-10-15… Tant d’actions stupides sensées conditionner l’enfant pour qu’il prenne son trou et ne dérange plus.

Je peux comprendre l’adulte épuisé. Qu’il soit parent, enseignant, éducatrice, intervenant. Oui, c’est normal de se sentir « à bout. » Toutefois, il n’en reste pas moins que c’est sa responsabilité.

Cela ne veut pas dire de ne pas mettre de limites. Au contraire, l’enfant – et l’ado – en ont besoin. Des limites claires. Des limites respectueuses. Des limites protectrices. Le laxisme est une autre forme de comportements dans laquelle on ignore le jeune.

Un changement de paradigme est nécessaire

Dans de nombreuses situations délicates, l’impression d’être victime des agissements des enfants conduit souvent les adultes à réagir en primate au lieu d’user de discernement et de choisir l’intervention bienveillante.

Somme toute, il va falloir considérer autrement notre rapport aux enfants et aux adolescents. Sinon, ne vous étonnez pas que, d’une part, la vie virtuelle devient plus intéressante que les relations humaines et, d’autre part, les réactivités dérangeantes qui perturbent la qualité de vie familiale et scolaire.

Et pour agir avec bienveillance de plus en plus souvent, nous mettrons en place les conditions pour que notre propre cerveau utilise ses ressources de compassion, d’empathie et de réflexion éthique. Et si toute la société embarque dans cette dynamique responsable, on pourra enfin humaniser notre monde…

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