Déshabiller Carole pour habiller Caroline?

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Déshabiller Carole pour habiller Caroline? Non, laissons les parents choisir le mieux pour leur enfant!

Je n’avais pas rédigé de chroniques depuis le mois de mai. La mise en place de la nouvelle plateforme CERVEAU & PSYCHOLOGIE et l’organisation du colloque qui se tiendra en novembre prochain ont comblé mes disponibilités, entre ma pratique clinique et les formations occupant de manière assez dense l’hiver et le printemps.

Un peu de congé, aussi, pour travailler dans la nature, autour de la maison. Ce retour à la nature est fondamental pour moi. Il m’aide à trouver l’équilibre dans toutes mes implications familiales, professionnelles et sociales. Alors que l’automne s’annonce encore plus dense que la saison précédente, c’est nécessaire.

Bref, je démarre, justement, cette nouvelle saison avec une lettre ouverte que le Journal de Montréal et le Journal de Québec viennent de publier: « Déshabiller Carole pour habiller Caroline? Non, laissons les parents choisir le mieux pour leur enfant!« 

Steve E. Fortin est un chroniqueur que j’apprécie beaucoup. Son passé syndical transpire dans ses interventions, montrant son grand intérêt des conditions de travail et du bien-être des gens. Cela dit, je me suis senti interpellé par une de ses récentes chroniques dans les colonnes du Journal de Montréal.

Déshabiller Carole pour habiller Caroline?

Il critique une mesure qui permettra à des techniciennes de la petite enfance (TEE) d’obtenir une autorisation provisoire d’enseigner en maternelle si elles ont entamé leur baccalauréat en enseignement préscolaire-primaire. Il conclut que c’est «déshabiller Carole pour habiller Caroline!»

Une nouvelle fois, on constate que le débat des maternelles 4 ans est mal orienté, car on oppose des structures (CPE vs écoles) au lieu de prendre le temps de considérer les besoins en termes de développement des enfants en difficulté dès la petite enfance.

En effet, les statistiques récemment publiées font état que, à l’âge de 4 ans, une fille sur cinq est affectée par au moins une vulnérabilité dans ses sphères de développement affectif, physique et moteur, social, cognitif et langagier. Et quand on se penche sur le sort des garçons, c’est 50% d’entre eux qui semblent affectés, selon l’Institut des statistiques du Québec.

Par ailleurs, la moyenne nationale est actuellement autour de 28% d’enfants vulnérables à 4 ans, alors qu’elle était de 21% en 2011. Nous régressons sur un indicateur prédictif de la réussite ou de l’échec scolaire. Informé de la situation, le gouvernement libéral a ainsi commencé à mettre en place les maternelles 4 ans dans les milieux défavorisés.

Une mesure pour les enfants vulnérables

Cependant, on s’est aussi rendu compte que l’indice de défavorisation socio-économique n’est pas l’unique vecteur des vulnérabilités des enfants : de nombreux enfants porteurs de défis neurologiques ou psychiatriques habitent dans des quartiers cossus et n’ont pas accès à ce programme. De plus, il y a des enfants dit « à haut potentiel » qui s’ennuient dans les garderies. Certains finissent par se désorganiser et se retrouver sans un support éducatif adéquat. C’est en considérant ces facteurs que l’idée des maternelles 4 s’est progressivement imposée comme une opportunité qui se devait d’être offerte à tous ceux qui le souhaitent.

Évidemment, cela n’aurait aucun sens de créer ces classes sans rendre disponibles des mesures d’aide psychosociales et pédagogiques. C’est d’ailleurs le gros dossier du ministre Lionel Carmant qui vise à non seulement dépister de manière précoce, mais surtout à offrir des services dans les écoles en lien direct avec les ressources des institutions de la santé, afin d’offrir un continuum d’aide durant 8 ans. La stabilité du suivi est normalement garante de son efficacité.

Bien sûr, il y a des CPE qui travaillent déjà en étroite collaboration avec les services de la santé, mais il y a une coupure brusque quand l’enfant quitte l’installation pour aller à l’école. Comme cela prend trop de temps pour qu’on installe ce suivi en milieu scolaire, l’efficacité thérapeutique est affectée dans une période charnière du développement global de l’enfant.

Des experts? Quels experts?

Steve Fortin explique également qu’excepté Égide Royer, «les experts sont en majorité contre le projet». La vérité, c’est qu’il y a des universitaires qui sont «plutôt pour» tandis que d’autres qui sont «plutôt contre» sur la base de leur champ de recherches, mais sans nécessairement connaître celui de leurs voisins de palier. Constat auquel je n’échappe pas plus que mes collègues, d’ailleurs, mais je suis aussi clinicien et je constate les défis qui se présentent sur le terrain.

Ainsi je serais très défavorable à une mesure mur-à-mur imposant la maternelle 4, mais je défends l’idée de laisser le choix aux parents en fonction de la réalité de leur enfant. Avec ou sans conseils d’intervenants, la majorité des parents savent ce qui est le meilleur pour leur enfant, y compris ceux qui font l’école à la maison. Offrons les opportunités et laissons-les disposer, et ce, même si une période transitoire est constatée…

Une transition très intéressante

Un vrai défi auquel sont confrontées les commissions scolaires, c’est de recruter ou d’attirer des enseignant(e)s pour travailler auprès de jeunes élèves. Pourquoi un défi? Parce que la formation universitaire de premier cycle (4 ans) n’offre pas aux étudiants en enseignement scolaire-préscolaire suffisamment d’occasions de se former aux caractéristiques de la petite enfance.

Brièvement, le développement global des enfants est peu exploré, même s’il existe des exceptions quand un professeur s’y est spécialement intéressé. On parle bien plus des critères du trouble déficitaire de l’attention, de l’hyperactivité et du spectre de l’autisme que des conditions gagnantes pour que les enfants soient intéressés par leurs apprentissages. Voilà un enjeu qui mérite réflexions et actions, notamment dans les travaux de la Commission qui se tiendra prochainement pour essayer de comprendre les causes du sur-diagnostic au Québec.

C’est pour cela que je vois l’arrivée d’enseignantes formées autant à la petite enfance qu’à la fonction scolaire me paraît une excellente mesure. Ces TEE-enseignantes pourront, par exemple, apporter la culture du jeu et la connaissance des enjeux en termes de développement global. C’est une grande richesse en devenir pour les jeunes élèves, comme pour leurs collègues!

Il ne faut pas oublier que la mesure s’appuie aussi sur le fait que les éducatrices devront avoir préalablement entamé leur baccalauréat en éducation avant de postuler. En clair, elles auraient tôt ou tard quitté l’univers des CPE.

Et comme elles seront en formation, elles pourront faire des allers-retours constants entre les théories universitaires et la réalité du terrain (deux mondes qui, malgré les apparences, ne se parlent pas beaucoup).

Il faut donc sortir des luttes de pouvoir entre deux systèmes institutionnels ou deux catégories d’intervenantes dans le monde de l’enfance. Je nous appelle à élever le débat pour encourager une réflexion sur l’enfant et ses besoins en termes de développement, plutôt que d’alimenter une querelle de clochers. C’est l’humain qui devrait être au centre de nos préoccupations!

Je vous laisse découvrir sa réponse dans le prochain texte, avec mes commentaires.

Par ailleurs, vous pouvez écouter l’entrevue que j’ai accordée à Patrick Lagacé (FM98.5 Montréal), suite à cette lettre ouverte parue dans le Journal de Montréal et le Journal de Québec.

FM98,5 – Échange entre Patrick Lagacé et Joël Monzée au sujet des enfants en situation de vulnérabilité.

Joël Monzée, Ph.D., Docteur en neurosciences
Directeur de l’Institut du développement de l’enfant et de la famille
Professeur associé, département de psychiatrie, Université de Sherbrooke

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