Santé mentale: de l’urgence de développer une pratique intégrative en psychiatrie (article 1/5)

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Cet article expose les dangers d'une médicalisation excessive de la santé mentale au Québec, où le taux de prescription de psychotropes chez les jeunes dépasse largement les standards mondiaux. Alors que les normes internationales et l'INESSS préconisent une prévalence de 3 à 5%, les diagnostics de TDAH atteignent localement 17 à 22%. Ce décalage révèle une tendance à normaliser chimiquement les comportements plutôt qu'à traiter les causes profondes. Face à l'absence de régulation stricte des ordres professionnels et aux risques iatrogènes méconnus sur le cerveau en développement, l'auteur appelle d'urgence à une pratique intégrative privilégiant l'évaluation bio-psycho-sociale et la psychothérapie.

L’évolution des prescriptions au Québec montre une progression qui varie considérablement selon les stades de développement. Un premier article, paru en 2024 dans une revue – révisée par les pairs – spécialisée en psychothérapie, dresse un résumé de l’analyse des statistiques par groupe d’âge (2003-2022) de quatre familles de psychotropes largement prescrits aux élèves et aux étudiants.

Principales observations

L’analyse de l’évolution des prescriptions au Québec entre 2003 et 2022 révèle des trajectoires cliniques distinctes selon les stades de développement des jeunes.

L’enfance : la porte d’entrée (6-10 ans).

Pour les enfants de 6 à 10 ans, l’entrée dans le parcours scolaire semble coïncider avec une augmentation marquée du recours aux psychostimulants. En l’espace de vingt ans, le taux de prescription pour cette classe d’âge a presque doublé, grimpant de 5,48 % en 2005 à 8,88 % en 2022. Cette tendance est particulièrement prononcée chez les garçons, dont 12,18 % recevaient une médication pour le TDAH en 2022, contre 5,43 % chez les filles. Parallèlement, l’usage de la guanfacine (Intuniv®) a connu une croissance fulgurante, sa prescription ayant été multipliée par dix depuis son introduction en 2013, s’imposant comme une alternative ou un complément fréquent chez ces écoliers.

L’adolescence : le pic de consommation (11-15 ans)

La période de la préadolescence et du début de l’adolescence constitue le véritable pic de consommation. Ce groupe d’âge affiche les records de prescription toutes catégories confondues. En 2022, pas moins de 12,33 % des jeunes de cette catégorie utilisaient un psychostimulant pour répondre aux exigences académiques ou sociales. Plus alarmant encore, le recours aux antidépresseurs pour la gestion de l’humeur et de l’anxiété a littéralement explosé de 500 % en deux décennies, passant d’une prévalence de 0,6 % à 3,11 %.

Les jeunes adultes : le virage émotionnel (16-26 ans)

À l’aube de l’âge adulte, on observe un changement de paradigme pharmacologique. À partir de 16 ans, une inversion des genres s’opère pour les antidépresseurs : les jeunes femmes deviennent alors les principales consommatrices. Entre 16 et 20 ans, elles sont 11,56 % à utiliser ces molécules, contre 5,83 % pour les garçons. Cette tendance culmine chez les 21-26 ans, groupe devenu le deuxième plus grand utilisateur de psychotropes en 2022. Dans cette tranche d’âge, environ 22,13 % des jeunes femmes ont recours aux antidépresseurs pour réguler leur vie émotionnelle et sociale, contre 12,60 % chez les hommes.

50 recommandations au Gouvernement

L’article est un résumé d’un rapport complet que j’ai publié en mars 2024. Comme je n’aime pas parlé « juste de ce qui ne va pas » et que j’étudie les phénomènes depuis plus de 25 ans sur les plans scientifiques et cliniques, j’ai inclus 50 recommandations visant à réformer les pratiques actuelles au Québec.

Ces propositions s’articulent autour de plusieurs piliers éthiques et cliniques :

  • priorité à l’évaluation biopsychosociale: l’objectif est d’imposer une évaluation complète avant tout diagnostic de trouble psychiatrique infantile; cela inclut l’analyse du contexte familial, scolaire et des habitudes de vie (sommeil, nutrition, écrans);
  • amélioration de l’accès à la psychothérapie: dans l’article, j’explique qu’on observe un sous-financement des interventions psychosociales; elles sont souvent plus lentes, mais plus durables que la solution chimique; il est recommandé de valoriser la psychothérapie comme première intention pour les symptômes non urgents;
  • vigilance sur la médicalisation de la performance: le rapport suggère de questionner l’utilisation des médicaments comme outils de « normalisation » pour répondre aux attentes académiques ou sociales, plutôt que pour traiter une pathologie réelle;
  • encadrement de l’arrêt des traitement: une vigilance médicale accrue est recommandée lors de la diminution ou de l’arrêt des psychotropes (notamment les antidépresseurs) afin de prévenir les risques de rechute ou de pensées suicidaires mal documentés.

Le paradoxe des prévalences : un écart statistique alarmant

Il existe aujourd’hui un fossé majeur entre les standards scientifiques et la réalité clinique québécoise. Alors que le consensus international, aligné sur le DSM-IV-TR et les recommandations du gouvernement français, estime la prévalence du TDAH à environ 6 %, les normes de l’Institut national de l’excellence en santé et services sociaux (INESSS) sont encore plus prudentes, suggérant que seulement 3 % à 5 % des élèves devraient être diagnostiqués.

Or, la réalité du terrain au Québec bouscule ces repères : selon le mois de naissance, entre 17 % et 22 % des élèves y sont soupçonnés d’être atteints de ce trouble. Cette prévalence, trois à quatre fois plus élevée qu’ailleurs dans le monde, souligne un décalage statistique qui ne peut être ignoré.

Cela soulève des enjeux éthiques, car on peut craindre des dérives de la régulation professionnelle. Cette situation soulève de profondes questions éthiques, notamment en ce qui concerne le rôle des ordres professionnels dans la régulation des pratiques. L’absence de balises strictes favorise une « pression du système » où la médication est trop souvent détournée de sa fonction curative pour devenir un outil de normalisation des comportements en milieu scolaire.

Plusieurs facteurs alimentent cette dérive :

  • une interprétation erronée du principe de précaution : par crainte de voir un jeune faire face à un hypothétique décrochage social, de nombreux spécialistes préfèrent prescrire, transformant ainsi l’acte médical en une mesure préventive discutable;
  • la pauvreté des évaluations : le réflexe diagnostique est facilité par des critères de troubles mentaux qui peuvent être rencontrés trop aisément. Trop souvent, le diagnostic est posé sans une évaluation biopsychosociale rigoureuse intégrant les dynamiques familiales, scolaires et les habitudes de vie;
  • l’influence systémique : le sous-financement public des universités accroît leur vulnérabilité face aux besoins des entreprises faisant la promotion des médicaments, ce qui finit par teinter les choix politiques et cliniques.

Les conséquences sociales et cliniques du manque de régulation

Le manque d’encadrement des pratiques de prescription engendre des conséquences concrètes sur le développement des jeunes. Le phénomène du surdiagnostic lié à l’âge en est l’exemple le plus frappant : l’immaturité relative des enfants les plus jeunes d’une même classe est régulièrement pathologisée, les menant injustement vers un parcours pharmacologique.

De plus, l’usage massif de molécules puissantes se fait dans un contexte de carence scientifique, car nous manquons de données sur leurs effets à long terme sur la plasticité d’un cerveau en plein développement. Enfin, cette prédominance du modèle biomédical mène à un désengagement marqué envers les alternatives thérapeutiques. La psychothérapie et les interventions psychosociales, pourtant essentielles pour favoriser l’autonomie émotionnelle et traiter les causes profondes de la détresse, sont trop rarement considérées comme des solutions de première intention au Québec.

Déconnexion ou protection d’un modèle d’affaires lucratif?

Un point fondamental dans l’article et le rapport, c’est qu’il y a comme une déconnexion flagrante entre, d’une part, les normes cliniques dictées par l’INESSS et le DSM et, d’autre part, la réalité du terrain au Québec. Le Collège des médecins et l’Ordre des psychologues s’appuient sur un texte datant de l’an 2000.

Quand on voit les procédures que j’ai vécues depuis 2016 pour forcer mon silence ou la condamnation de Geneviève Labonté-Chartrand parce qu’elle a parlé de la santé du microbiote avec une patiente, on peut se demander à quoi sert un ordre professionnel.

Je m’appuie sur l’analyse des données depuis plus de 25 ans, et sur des centaines d’articles, mais je dérange un modèle d’affaires. Ce qu’a reconnu Valérie Drolet, syndique-adjointe, lors de ma dernière enquête, peu avant que Marc Lyrette, syndic en chef, n’y aille de gestes d’intimidation physique, parce qu’ils ne trouvent aucun levier pour me traduire devant un conseil de discipline : je n’ai jamais transgressé le code de déontologie.

Quant à Geneviève, les premiers articles exposant le lien entre la santé du microbiote et la santé mentale datent de 2004. Des solides métanalyses sont publiées depuis 2016.

Et le juge qui l’a condamnée lui dit, en 2025, « Dre Labonté-Chartrand, vous avez le tort d’avoir eu raison cinq ans trop tôt, donc le Conseil vous condamne! »

Et ce, après avoir empêché Anne-Isabelle Dionne, Biana Falardeau et moi-même de présenter nos rapports scientifiques qui faisaient le bilan de la littérature savante! Et Valérie Drolet, qui poursuivait Geneviève, de sourire à l’annonce du refus de nos témoignages…

La mission occultée: public en danger

La mission des ordres professionnels est de protéger le public. Pourtant, nombre d’individus oublient cette fonction pour embrasser la protection de l’image de la profession.

En 2019, trois pédiatres et moi avons déclenché une commission d’enquête parlementaire sur la situation du Québec. L’Assemblée nationale a recommandé aux ordres qu’ils redéfinissent les lignes directrices. Rien n’avait été fait au printemps 2024.

La journaliste qui avait relaté le rapport sur la consommation des psychotropes demanda aux ordres où en étaient les travaux. Ils lui répondirent que cela sortirait d’ici la fin de l’été 2024. Elle leur a fait confiance, puisque les ordres doivent protéger le public.

Rien n’a été diffusé. Nous sommes au milieu de l’hiver 2026 et « Shéhérazade ne voit toujours rien venir… ». Elle est où, la protection du public?

Pour une perspective intégrative en psychiatrie

Somme toute, comme j’ai commencé à le développé depuis 2009, dans un chapitre de mon premier livre collectif, il est urgent de déconstruire les consensus pharmaco-centrique pour embrasser une compréhension plus large de la santé mentale et des troubles mentaux.

L’Association des psychologues américains s’est engagée sur la voie de la « psychologie positive » depuis 1998. Toutes les directions de la santé publique à travers le Canada, y compris au Québec, parlent désormais de santé mentale positive.

La prochaine étape est de discuter des fondements de la psychiatrie intégrative pour ramener le patient au coeur de nos préoccupations cliniques, sociétales et éthiques.

Aller plus loin

Swanson JM, Sergeant J, Taylor E et al. Attention-deficit hyperactivity disorder and hyperkinetic disorder. Lancet. 1998;351:429-433

Monzée J. La médicalisation des humeurs des enfants. Revue internationale d’éthique sociétale et gouvernementale. 2006;8(2):76-88

Vaillancourt JP. L’origine neurologique du trouble déficitaire de l’attention avec ou sans hyperactivité: fait ou hypothèse? RQP. 2012;33(1):253-270

Monzée J. L’usage immodéré des psychotropes chez les jeunes de 0 à 26 ans au Québec. IDEF. 2024

Monzée J. Evolution of psychotropic medication prescription in young people: reflection from the Quebec experience. Psychotherapy and Psychosomatics. 2025;94(1):8-14

Parent N. Analyse des biais de méthode associés à l’utilisation des échelles d’évaluation du comportement des enfants d’âge primaire. ULaval. 2007.

Faraone S, Asherson P, Banaschewski T et al. Attention-deficit/hyperactivity disorder. Nat Rev Dis Primers. 2015;1:15020

Gosselin S. Le méthylphénidate chez les adultes: effets indésirables sous-estimés. INSPQ. 2011

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