Depuis quelques jours, le Journal de Québec et celui de Montréal diffusent une série d’articles sur la santé de nos ados. En fait, les données s’accumulent et le constat est sans appel: la santé de nos adolescents québécois est qualifiée de « bombe à retardement » par les experts consultés par les journalistes.
En tant que docteur en neurosciences, je ne peux rester indifférent à ces chiffres. Ils ne sont pas que des statistiques ; ils sont le reflet d’un système nerveux en quête de régulation dans un monde hyperstimulé. Comment pouvons-nous, comme parents, intervenants et société, transformer cette inquiétude en levier de changement?
Ce premier texte cible les grands enjeux rapportés dans le dossier de Québécor. Cela permet d’explorer les défis qui perturbent la qualité de leur santé. Le deuxième texte explorera des pistes de solutions.
Un état des lieux qui force la réflexion
Le portrait brossé par les récentes enquêtes de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) et l’Enquête québécoise sur la santé des jeunes du secondaire (EQSJS) est préoccupant.
La chute du tonus physique
À peine 30 % des élèves du secondaire atteignent aujourd’hui le niveau recommandé d’activité physique d’une heure par jour. Le chercheur Mario Leone souligne que la condition physique des jeunes a dégringolé au cours des 30 dernières années, atteignant un niveau dangereux pour leur santé métabolique. Nous observons déjà une hausse de maladies autrefois réservées aux aînés, comme le diabète de type 2, l’hypertension et la stéatose hépatique (foie gras) dès l’adolescence.
Le hold-up attentionnel des écrans
Le temps d’écran est devenu le nouveau champ de bataille familial. Alors que la recommandation est de moins de deux heures par jour, le quart des adolescents québécois y passe plus de 4 heures durant les jours d’école pour le loisir uniquement.
Certains témoignages, comme celui de Lucas, 16 ans, évoquent des journées de 12 à 14 heures passées devant un moniteur. Ce « doomscrolling » sur TikTok ou Snapchat n’est pas sans conséquence : au-delà de 4 heures quotidiennes, les risques d’anxiété, de dépression et de troubles de l’attention augmentent de façon significative.
Le sommeil, grand sacrifié
La moitié de nos adolescents ne dorment pas suffisamment. Le Dr Olivier Drouin note que près de deux élèves sur cinq estiment que la qualité de leur sommeil s’est détériorée. Entre l’insomnie liée à l’hyperstimulation lumineuse et l’anxiété de performance, le cerveau adolescent, pourtant en pleine période de plasticité majeure, manque de la récupération nécessaire pour consolider les apprentissages et réguler les émotions.

Le piège chimique: du tabac au vapotage
Si nous pouvons nous réjouir de la quasi-disparition de la cigarette (seulement 2 % de fumeurs), le relais a été pris par la vapoteuse avec une efficacité redoutable. Un élève sur cinq en 5e secondaire vapote régulièrement.
Le danger réside dans la concentration massive de nicotine. Le Dr Nicholas Chadi explique qu’un jeune peut inhaler l’équivalent de cinq paquets de cigarettes en une seule journée grâce à la vapoteuse. Pour un cerveau en développement, cette dose massive de nicotine interfère avec les circuits de la dopamine, créant une dépendance rapide et exacerbant les troubles de l’attention et les sautes d’humeur.
L’écho d’une détresse psychologique
La santé mentale n’est pas en reste. La proportion de jeunes ayant reçu un diagnostic de trouble anxieux a plus que doublé en 15 ans, passant de 9 % à 20 %. À cela s’ajoute une nouvelle réalité : l’écoanxiété. Près de 58 % des jeunes ressentent des craintes liées au réchauffement climatique parfois ou souvent.
Éliane, 15 ans, le verbalise avec une lucidité désarmante : « On s’inquiète pour notre santé physique, mais on néglige notre santé mentale ». Ils portent sur leurs épaules le poids des générations futures avant même d’avoir consolidé leur propre identité.
La consommation de psychotropes légaux: est-ce la meilleure manière de les aider?
L’augmentation du nombre d’adolescents et de jeunes adultes en difficulté concerne plusieurs pays. Toutefois, le Québec se distingue par des statistiques montrant que le recours à la médication prend une place alarmante pour aider ces jeunes à persévérer dans leurs études et prendre leur place dans la société. Un rapport que j’ai publié en 2024 montre l’augmentation progressive et continue de la prescription des psychostimulants, antidépresseurs et anti-psychotiques depuis 20 ans.
Bien sûr, plusieurs initiatives institutionnelles et gouvernementales (Agir tôt, mobilisation institutionnelle, Réseau Réussite Éducative, directions régionales de la Santé publique, programmes ciblés par les centres de services scolaires, Réseau des petits déjeuners, diverses politiques touchant les jeunes, etc.) visent à soutenir les ados dans leur développement personnel et social, mais est-ce suffisant si la consommation de psychotropes continue d’augmenter?
En 2019, j’avais fait une large sortie de presse avec trois pédiatres. Nos lettres ont été co-signées par des dizaines de médecins. L’Association des pédiatres du Québec a soutenu notre démarche… et une commission parlementaire s’est penchée sur le problème.
Curieusement, le taux de prescription a diminué pendant deux ans, avant de reprendre sa courbe vers le haut. La sensibilisation avait eu des effets positifs, mais les habitudes – bien aidées par la crise sanitaire – ont repris le dessus.

Que font les institutions dont la mission est de protéger le public?
On a simplifie le débat sur la consommation des psychotropes et cela m’inquiète. En ce qui concerne les psychostimulants, cela fait trois décennies que les parents sont mal-informés des risques réels de ces médicaments jouant dans le cerveau de nos jeunes.
On sait que certains, plus que d’autres, sont problématiques. Une marque a d’ailleurs été retirée du marché en 2005, puis elle a subventionné allègrement les « associations de malades » pour forcer le retour de la molécule 6 mois après. Ils avaient promis à Santé Canada d’expliquer pourquoi le taux de mortalité (arrêt cardiaque) était si élevé avec leur médicament. On est 21 ans plus tard, et rien n’est fait.
On fait comme s’il n’y avait aucun problème. On présente la solution pharmacologique sur l’hypothèse d’un trouble neurodéveloppemental d’origine génétique, alors qu’il existe 52 causes médicales ou psychosociales qui pourraient expliquer les symptômes.
L’Assemblée nationale a demandé en 2020 au Collège des médecins et à l’Ordre des psys de réviser le guide des pratiques qui date de l’année 2000. Aucune réactualisation depuis lors, malgré les milliers d’articles scientifiques.
En 2020, l’Assemblée nationale leur a demandé de faire la mise à jour. Nous sommes 6 ans plus tard et rien n’a été fait…
Est-ce seulement de la négligence de la part de ces institutions sensées protéger le public?
Aller plus loin
- https://institutdef.ca/impacts-socioaffectifs-et-psychiatriques-de-lusage-des-ecrans-de-loisir-chez-les-jeunes/
- https://institutdef.ca/lusage-immodere-des-psychotropes-chez-les-jeunes-de-0-a-26-ans-quel-avenir-pour-notre-jeunesse/
- Dossier du Journal: https://www.journaldemontreal.com/2026/03/21/un-niveau-dangereux-pour-leur-sante–nos-ados-sont-moins-en-forme-que-jamais
- https://institutdef.ca/augmentation-continue-de-la-prescription-de-psychotropes-chez-les-eleves-et-les-etudiants-depuis-20-ans-une-analyse-critique-des-enjeux-cliniques/

