L’actualité récente nous a projeté un miroir peu reluisant sur l’état de notre langue maternelle au sein du système d’éducation québécois. Un article marquant publié dans La Presse a mis en lumière l’inquiétude grandissante des professeurs de cégep face à la qualité du français de leurs étudiants, soulevant des questions qui dépassent largement les murs de la salle de classe.
Ce texte constitue la première partie d’une réflexion en deux volets sur les racines et les conséquences de cette fragilisation linguistique. Dans ce premier article, nous explorerons le « choc » vécu par les étudiants lors de leur passage au collégial et la dévaluation systémique d’un outil qui est pourtant le fondement même de notre pensée citoyenne.
Le choc du passage au collégial : l’éclatement d’une bulle
Le passage du secondaire au cégep est traditionnellement perçu comme une étape d’émancipation et de maturité. Pourtant, pour de nombreux étudiants, ce tournant se transforme en une confrontation brutale avec la réalité de leurs compétences.
Ils arrivent au collégial avec des lacunes majeures en grammaire de base, peinant souvent avec des conjugaisons simples ou des accords élémentaires qui auraient dû être maîtrisés bien plus tôt. Le constat le plus troublant n’est pas seulement la faute elle-même, mais l’absence totale de conscience de ces faiblesses chez les jeunes.
Cette déconnexion s’explique par un système qui, au fil des ans, a choisi d’éviter la pénalisation systématique de l’erreur au secondaire. En voulant préserver l’estime de soi ou encourager l’expression, on a créé une sorte de « bulle » de fausse compétence.
Au secondaire, la maîtrise du français n’est souvent évaluée que lors d’examens d’écriture très spécifiques. Dans toutes les autres matières, et même dans certains exercices de français axés sur la compréhension, la qualité de la langue est mise de côté.
Lorsque ces étudiants remettent leur première dissertation au cégep et voient leurs notes amputées de 30 points pour la qualité de la langue, ils tombent des nues, ayant l’impression d’être « trompés » par leur parcours scolaire précédent.
Une dévaluation systémique de la langue maternelle
Le problème n’est pas le fait de professeurs isolés, mais bien d’une dévaluation systémique de la langue au profit d’autres disciplines. Dans notre course vers la performance technologique et économique, le système scolaire a priorisé les sciences et les mathématiques au détriment du français.
On demande aux élèves de se concentrer sur les matières dites « fortes », alors que le français est trop souvent traité comme une matière secondaire ou, au mieux, comme une simple technique de communication plutôt que comme un outil de pensée.
Cette priorisation crée des « passes gratuites » tout au long du parcours secondaire. Si un élève démontre une bonne compréhension d’un texte ou de l’originalité dans ses idées, ses lacunes linguistiques sont souvent masquées ou ignorées dans la note finale.
Ce laxisme institutionnel laisse les professeurs de cégep dans une position intenable : ils doivent « réparer les pots cassés » et enseigner la littérature à des jeunes qui n’ont pas encore consolidé les bases de la syntaxe.
Malgré un taux de réussite inquiétant de seulement 67% à l’examen d’écriture du Ministère ces deux dernières années, les réformes nécessaires sont reportées, prolongeant une situation où l’on privilégie la diplomation rapide sur la compétence réelle.

Langage nuancé et santé démocratique
Pourquoi s’inquiéter autant d’un accord de participe passé ou d’une mauvaise conjugaison ? Parce que la langue est l’outil premier de la réflexion. La richesse de notre lexique et la précision de notre grammaire déterminent la finesse de notre pensée.
Si une partie croissante de la population ne maîtrise plus les structures de base de sa langue, elle se retrouve limitée dans sa capacité à analyser des arguments complexes, à saisir les nuances d’un débat ou à exprimer sa propre pensée de manière structurée.
Dans une démocratie vivante, le citoyen doit pouvoir naviguer entre les idées sans se laisser emprisonner par des slogans simplistes. La pauvreté linguistique mène inévitablement à une pauvreté de la pensée.
Lorsque les mots manquent pour nommer la complexité, nous devenons plus vulnérables aux discours démagogiques et à la polarisation.
Une société qui perd l’accès à un langage nuancé risque de voir sa délibération démocratique s’étioler, laissant place à des échanges binaires et agressifs où la raison cède le pas à l’émotion brute.
L’illusion de la compétence et la rupture du lien social
L’enjeu est également éthique et social. En refusant de corriger les erreurs par peur de décourager l’élève, nous manquons à notre devoir de vérité envers la jeunesse. Cette complaisance institutionnelle finit par nourrir une profonde défiance envers les institutions éducatives et les élites.
L’étudiant qui échoue massivement au cégep après avoir réussi son secondaire sans effort se sent légitimement trahi.
Il faut aussi oser questionner certaines mesures sociales, bien que nobles dans leurs intentions.
L’intégration systématique de tous les élèves dans une même classe, sans égard aux besoins spécifiques de chacun, peut paradoxalement priver les jeunes en difficulté des moyens et de l’attention particulière dont ils auraient besoin pour réellement développer leur compétence.
En voulant l’égalité de traitement, on risque d’aboutir à une égalité par le bas, où personne n’est réellement outillé pour affronter les exigences du monde moderne.
Le défi de l’autonomie à l’ère de l’intelligence artificielle
Enfin, l’érosion de la maîtrise linguistique nous rend vulnérables face à l’avènement des technologies de pointe.
À l’ère de l’intelligence artificielle, la tentation est grande de déléguer notre expression et notre validation de l’information à la machine. Mais pour utiliser l’IA de manière judicieuse, il faut d’abord posséder une base linguistique solide permettant de juger de la qualité de ce que l’outil produit.
L’enjeu démocratique fondamental est de savoir si nous formons des citoyens capables d’une démarche réflexive autonome ou des individus dépendants de prothèses technologiques pour comprendre et se faire comprendre.
Valider l’information par soi-même exige une maîtrise du langage qui permet de déceler les biais, les sophismes et les manipulations.
Sans cette maîtrise, le citoyen cesse d’être un acteur souverain pour devenir un simple consommateur d’informations pré-mâchées par des algorithmes.
La défense du français au cégep n’est donc pas une lubie de puristes, mais un combat essentiel pour la survie d’une pensée libre et d’une démocratie digne de ce nom.
Aller plus loin
- https://www.lapresse.ca/actualites/education/2026-03-23/cegeps/des-professeurs-s-inquietent-de-la-qualite-du-francais.php
- https://joelmonzee.com/tdah-ou-pseudo-tdah-adhd-like-ce-que-cela-permet-de-faire-pour-soutenir-son-enfant-a-la-maison/
- https://joelmonzee.com/reussite-scolaire-quelles-sont-les-actions-prioritaires/


