Considérant le texte précédent qui expose l’augmentation progressive du nombre de prescriptions de psychotropes chez les élèves et les étudiants, force est d’admettre qu’en termes de santé mentale pour soutenir les élèves et les étudiants au Québec, nous devrions nous demander si nous faisons fausse route…
On peut se demander pourquoi les ordres professionnels et les autorités ne se posent-ils pas de questions pour assurer une justice sociale envers nos jeunes.
Sur le plan clinique, il s’agit surtout d’orienter adéquatement les plans de traitement. S’il se peut que la médication fasse partie, pour une durée déterminée, de la stratégie thérapeutique, occulter les différentes causes potentielles qui expliquent les comportements relève d’une grave erreur clinique.
Ce deuxième article explore donc une série de questions éthiques qui alimenteront la démarche réflexive des cliniciens, comme des autorités médicales ou disciplinaires.
Le paradoxe d’un système en surchauffe
Le rapport que j’ai publié en 2024 est consternant. Comment expliquer qu’au Québec, le nombre de diagnostics de TDAH soit trois à quatre fois supérieur aux standards mondiaux?
Alors que le consensus international et les propres normes de l’Institut national de l’excellence en santé et services sociaux (INESSS) suggèrent une prévalence de 3 % à 5 %, nous observons sur le terrain des taux grimpant jusqu’à 22 % selon le mois de naissance des élèves.
Sommes-nous face à une réelle épidémie neurologique, ou assistons-nous à un décalage statistique alarmant entre la recherche et la pratique clinique?
Cette dérive nous place, en tant que professionnels, devant un dilemme éthique majeur.
En l’absence de régulation stricte par les ordres professionnels, les intervenants se retrouvent dans un vide normatif.
Si les lignes directrices actuelles sont désuètes, comment un clinicien peut-il respecter les normes internationales sans craindre des poursuites ou des sanctions pour ne pas avoir répondu à la pression sociale de « normalisation » rapide par la chimie?
Pourquoi la prudence clinique est-elle aujourd’hui perçue comme un risque professionnel plutôt que comme un gage de rigueur?

Pourquoi médicaliser si tôt?
L’analyse des vingt dernières années montre que la période de 6 à 10 ans est devenue la porte d’entrée massive vers la pharmacologie.
Avec un taux de prescription qui a presque doublé chez les garçons de cette tranche d’âge pour atteindre 12,18%, ne devrions-nous pas nous questionner sur notre tolérance envers les comportements d’impulsivité masculins?
Pourquoi l’usage de molécules comme la guanfacine (Intuniv®) a-t-il été multiplié par dix en si peu de temps chez nos écoliers? Cherchons-nous à soigner un trouble ou à adapter l’enfant aux exigences du cadre scolaire?
L’explosion de l’anxiété: une réponse chimique aux pressions sociales?
Passé le cap de 11 ans, nous observons une explosion de 500% des prescriptions d’antidépresseurs en deux décennies.
Est-il normal que plus de 22% des jeunes femmes de 21 à 26 ans consomment aujourd’hui ces substances pour réguler leur vie émotionnelle?
Ne sommes-nous pas en train de prescrire des pilules pour répondre à des enjeux qui relèvent davantage de la performance académique, du stress social ou de l’anxiété environnementale?
Le biais du mois de naissance : pathologisons-nous l’immaturité naturelle pour le confort des adultes?
Comment justifier que les enfants les plus jeunes de leur classe soient diagnostiqués plus fréquemment que leurs pairs nés quelques mois plus tôt?
En transformant une simple différence de maturité développementale en trouble neurologique, ne faisons-nous pas fausse route sur l’origine réelle de la détresse de l’enfant?
Ce manque de discernement ne cache-t-il pas une incapacité de notre système à respecter les rythmes naturels de croissance?
Les risques iatrogènes: que savons-nous réellement ?
Prescrivons-nous avec un réel recul scientifique?
Comment pouvons-nous ignorer la pauvreté des études sur les effets à long terme de ces psychotropes sur la plasticité cérébrale en plein développement?
Sommes-nous conscients des risques de sevrage, incluant l’augmentation de l’impulsivité ou des pensées suicidaires, lors de l’arrêt de ces traitements?
Le sous-financement des universités ne rend-il pas nos institutions trop vulnérables aux intérêts des entreprises qui font la promotion de ces drogues?
Vers une pratique intégrative: quelle place pour l’humain ?
Pourquoi la psychothérapie et les interventions psychosociales sont-elles trop rarement considérées comme des solutions de première intention au Québec, malgré leur efficacité démontrée?
Ne devrions-nous pas exiger une évaluation biopsychosociale complète — incluant le sommeil, la nutrition et la dynamique familiale — avant de présumer d’un trouble psychiatrique?
Est-il possible de redonner aux professionnels le pouvoir d’accompagner les jeunes vers une véritable autonomie émotionnelle plutôt que vers une dépendance pharmacologique?
Somme toute, nous devons de manière urgente évoluer vers des modèles intégratifs pour généraliser les évaluations différentielles afin d’explorer les paramètres psychosociaux et métaboliques, ainsi que les conséquences d’habitudes de vie (sédentarité, écrans, nourriture transformée, etc.).
Malheureusement, les cliniciens qui explorent ces éléments sont plus à risque d’être enquêtés par leur syndic, alors qu’il suffit qu’un membre du personnel scolaire face un signalement pour enclencher des poursuites du cliniciens, comme ce fut le cas pour moi: trois des cinq enquêtes (sans jamais avoir été accusé par le syndic) provenaient de membres de l’équipe scolaire des élèves que j’accompagnais en psychothérapie.
Pourquoi les ordres professionnels occultent ces phénomènes?
Cet écart statistique alarmant ne révèle-t-il pas une tendance à normaliser chimiquement les comportements plutôt qu’à traiter les causes réelles de la détresse?
En l’absence de régulation stricte par les ordres professionnels, les cliniciens se retrouvent dans un vide éthique, craignant des poursuites s’ils privilégient les normes de l’INESSS face à la pression du système.
Ne devrions-nous pas nous inquiéter de l’usage massif de psychotropes dont les effets à long terme sur le cerveau en développement restent méconnus?
Plutôt que de pathologiser l’immaturité liée au mois de naissance , ne serait-il pas temps d’imposer une évaluation différentielle complète, tel que les directives de l’INESS le prescrivent, et de valoriser la psychothérapie comme solution de première intention?

Le consensus sur l’origine génétique du TDAH nous aveugle-t-il?
Comment pouvons-nous expliquer que tant d’autorités et de cliniciens se laissent encore aveugler par la définition du TDAH comme un trouble d’origine purement génétique, alors que cette hypothèse demeure scientifiquement fragile?
En s’accrochant à une vision biologique étroite, ne risquons-nous pas d’ignorer systématiquement l’influence déterminante de l’environnement, du mode de vie et de la maturité développementale sur le comportement des jeunes?
Cette certitude génétique ne sert-elle pas trop souvent de paravent pour justifier une normalisation chimique rapide, nous dispensant ainsi d’une évaluation biopsychosociale rigoureuse pourtant essentielle?
Est-qu’en privilégiant cette explications – qui n’est en fait qu’une simple hypothèse de recherche – ne privilégions-nous pas la santé mentale des adultes qui n’arrivent pas à offrir un cadre adéquat pour éduquer les jeunes?
Ne banalisons-nous pas le dopage cognitif pour éviter de se questionner sur la congruence des pratiques didactiques privilégiées sur la base de pseudo-données probantes?
Si nous persistons à voir le cerveau de l’enfant comme une machine défectueuse à la naissance, comment pourrons-nous un jour offrir des interventions qui valorisent réellement la plasticité cérébrale et l’autonomie émotionnelle?
Pour aller plus loin
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Monzée J. La médicalisation des humeurs des enfants. Revue internationale d’éthique sociétale et gouvernementale. 2006;8(2):76-88
Vaillancourt JP. L’origine neurologique du trouble déficitaire de l’attention avec ou sans hyperactivité: fait ou hypothèse? RQP. 2012;33(1):253-270
Monzée J. L’usage immodéré des psychotropes chez les jeunes de 0 à 26 ans au Québec. IDEF. 2024
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Monzée J, Dionne AI. Improve the medical assessment of young people with ADHD: Clinical and Ethical Issues from the Quebec Experience, ESMED. 2025;13(6)/10.18103/mra.v13i6.6536
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Monzée J. Évolution des connaissances biotechnologiques et pratiques psychothérapeutiques. RQP. 2012;33(2):97-122
Monzée J. Médicaments et performance humaine: thérapie ou dopage? Liber. 2010
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