Au fil de ma pratique et de mes réflexions sur la santé mentale, un constat s’impose avec une force renouvelée: nous vivons dans une ère de standardisation qui, sous prétexte de clarifier la souffrance humaine, risque paradoxalement de l’obscurcir.
Que l’on parle de dépression, de TDAH ou, plus récemment, de l’explosion des diagnostics d’autisme au féminin, le système semble s’être enfermé dans une quête de l’étiquette parfaite.
Cette dérive, bien que portée par des intentions de reconnaissance, nous éloigne souvent de la cible réelle : la compréhension des conditions biologiques et environnementales nécessaires au plein épanouissement de l’individu.
En nous concentrant sur le diagnostic comme une fin en soi, nous risquons de transformer des enjeux de développement global en simples cases à cocher, oubliant que derrière chaque symptôme se cache une histoire, un corps en mouvement et une quête de sens.
Le camouflage social et les angles morts du diagnostic
Radio-Canada révélait récemment une augmentation spectaculaire des consultations pour l’autisme chez les femmes adultes, ce qui illustre parfaitement le décalage entre le protocole et la réalité humaine.
Pendant des décennies, le modèle diagnostique de l’autisme a été calqué sur des comportements masculins, laissant dans l’ombre des milliers de femmes qui, par une stratégie de camouflage social ou de masquage, ont appris à imiter la normalité au prix d’une fatigue mentale colossale.
Ce phénomène nous enseigne que le cerveau humain possède une plasticité extraordinaire pour s’adapter aux attentes sociales, mais cette adaptation n’est pas sans frais.
Lorsque le milieu médical ignore ces nuances, les difficultés neurologiques sont trop souvent interprétées comme des défauts de caractère, tels que l’égocentrisme ou un manque d’empathie, menant au jugement plutôt qu’à l’accompagnement.
C’est ici que le diagnostic, lorsqu’il est posé avec discernement, devient une libération identitaire, permettant une réconciliation avec soi-même et une transformation du regard de l’autre, notamment au sein du couple.
Le combat contre la cible erronée du TDAH
Cette polarisation scientifique entre un rattrapage nécessaire pour les femmes et la crainte d’une dérive sociologique du spectre rejoint mon combat quotidien face au diagnostic de TDAH.
Trop souvent, nous nous trompons de cible.
En prescrivant une médication pour corriger un déficit d’attention, nous oublions de regarder les lois biologiques fondamentales qui régissent le développement du cerveau.
Les données récentes de l’EQDEM montrent une vulnérabilité croissante des enfants dès la maternelle, une tendance qui s’accentue depuis plus d’une décennie. Plutôt que de pathologiser l’enfant, ne devrions-nous pas interroger son mode de vie?

Le langage, par exemple, est intimement lié au développement psychomoteur : l’enfant a besoin de bouger, de courir et de se salir dehors pour construire son schéma corporel et ses habiletés cognitives.
La sédentarisation forcée et l’usage précoce des écrans agissent comme des freins puissants, réduisant drastiquement la quantité de mots entendus et perturbant l’intégration sensorimoteur indispensable à la pensée.
L’érosion du langage et le spectre de la simplification
Un autre enjeu majeur qui fragilise notre santé mentale collective est la perte de la qualité du français et de la nuance linguistique. Comme je le souligne souvent en entrevue, un enfant exposé massivement aux écrans entend jusqu’à 40 % de mots en moins durant les années cruciales de son développement.
Cette pauvreté lexicale n’est pas qu’un enjeu académique ; elle est le terreau d’une vulnérabilité psychologique profonde. Sans un langage nuancé, le citoyen perd sa capacité de réflexion critique et de régulation émotionnelle.
Nous nous rapprochons dangereusement d’une forme de pensée binaire, semblable à la « Novlangue » d’Orwell, où l’absence de mots pour nommer la complexité du monde réduit l’individu à des réactions pulsionnelles.
Au cégep, les professeurs constatent avec effroi que des notions de base ne sont plus maîtrisées, souvent parce que le système a préféré la « passe gratuite » à l’exigence de la pensée.
Cette illusion de compétence finit par éclater, créant un sentiment d’injustice et de déclassement qui alimente la défiance envers les institutions.
Retrouver l’espoir dans la plasticité humaine
Malgré ce tableau qui peut sembler sombre, les neurosciences nous offrent une lueur d’espoir immense. Le développement du cerveau n’est pas un processus figé dès l’enfance.

Si les bases s’installent tôt, le pic de maturation des fonctions les plus proprement humaines se situe souvent dans la quarantaine ou la cinquantaine, selon nos habitudes de vie et la qualité de nos relations.
Cette plasticité tout au long de la vie signifie qu’il n’est jamais trop tard pour réintroduire les conditions gagnantes du développement : le mouvement, l’interaction réelle et la richesse du langage.
Nous devons cesser de voir le diagnostic comme une destination finale ou comme un label social, mais plutôt comme un point de départ pour une exploration réflexive.
En conclusion, que nous traitions de neurodiversité, de dépression ou de détresse citoyenne, l’approche doit rester la même : replacer l’humain et ses besoins biologiques fondamentaux au centre de nos préoccupations.
Plutôt que de construire des murs de censure ou des grilles de critères toujours plus étroites, construisons des espaces où la nuance est valorisée et où l’autonomie est encouragée. C’est à cette condition seule que nous pourrons soigner non seulement nos individus, mais aussi le tissu même de notre société.
Aller plus loin
- https://joelmonzee.com/lautisme-au-feminin-les-enjeux-dune-reconnaissance-tardive-et-necessaire/
- https://institutdef.ca/livres-3/
- https://institutdef.ca/augmentation-continue-de-la-prescription-de-psychotropes-chez-les-eleves-et-les-etudiants-depuis-20-ans-une-analyse-critique-des-enjeux-cliniques/
- https://ici.radio-canada.ca/info/long-format/2240070/autisme-femmes-augmentation-incidence


