De la montée à la chute inévitable

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D’une manière régulière, on retrouve sur les réseaux sociaux de nombreuses affirmations concernant les personnes qui agissent comme des pervers narcissiques. Toutefois, on peut s'interroger sur la qualité des indices parfois utilisés à tort et à raison. Alors, quand on parle de narcissisme pervers, de quoi parle-t-on vraiment?

Avant toute chose, nous avons tous des enjeux narcissiques : nous voulons être appréciés, que notre travail soit reconnu et que les personnes qu’on aime nous aiment en retour.

L’expérience de la construction de l’estime de Soi

Nous avons aussi tous des blessures narcissiques, car il y a des expériences qui nous ont blessés et notre estime de soi a été écorchée. Or, l’estime de soi est, avec la colère, un levier pour favoriser la résilience.

Si l’estime de soi déclenche une vive colère non-tempérée, cela peut devenir dérangeant chez un enfant et problématique chez un adulte.

L’estime de soi protège en quelque sorte d’une exagération des comportements défensifs.

Par ailleurs, le narcissisme est sain, car essentiel, chez les enfants de 4-7 ans qui jouent aux super-héros et chez les ados qui nous apparaissent parfois téméraires, mais ils ont besoin de cela pour se lancer dans la vie.

C’est quand cela s’observe chez les adultes qu’il faut faire attention aux comportements et, surtout, aux motivations derrière les comportements. On peut avoir des erreurs de jugement ou être blessé et réagir pour protéger notre estime de soi à l’une ou l’autre occasion.

La montée en puissance

On parle d’un trouble de la personnalité quand une personne fonctionne presqu’exclusivement avec des comportements normaux chez les enfants et les ados, mais qui devraient être plus nuancés, diversifiés et tempérés en cas de conflits ou de déception.

En ce qui concerne le trouble de la personnalité narcissique chez les adultes, il y a d’abord trois niveaux: la montée, la consécration et la perversité.

Dans la montée, l’individu agit de plus en plus souvent comme un enfant de 4 ans avec, notamment, un comportement associé au syndrome de la toute-puissance infantile (STPI).

Le problème, c’est que l’individu a l’expérience et les désirs d’un adulte.

On retrouve cela :

  • chez des individus qui ont manqué de reconnaissance de leurs parents, profs ou coaches;
  • dans certaines professions, alors que l’aura est encouragée durant la formation universitaire ou la notoriété publique grâce à des exploits sportifs ou artistiques, mais aussi dans certaines castes sociales;
  • dans certaines religions quand elles cultivent la croyance que les adeptes sont membres d’un « peuple élu de Dieu ».

La consécration

Dans la consécration, on vente cette image.

Il obtient du pouvoir et des avantages de toutes sortes et il ne comprend pas qu’on mette des limites. Pire, les limites le stimulent dans son STPI.

On retrouve cela chez plusieurs personnalités publiques (arts, politique, sports), d’influenceurs, de coaches et de conférenciers. Souvent, c’est une grande exigence, mais cela peut basculer en comportements méprisants autrui.

C’est un des plus grands dangers des réseaux sociaux : on cherche l’admiration. Notre besoin d’être vus, entendus et reconnus peut nous amener à nous comporter de manière bien narcissique.

C’est aussi encouragé par des entreprises, dont celles qui se basent sur un profil de vente via le marketing-par-réseau : l’individu est autant un client qu’un vendeur, donc on vente la réussite de ceux qui sont en haut de la pyramide du réseau.

Malheureusement, cela peut commencer à déraper. Par exemple, une femme qui résiste à un individu-STPI devient un trophée à acquérir comme une coupe, une médaille ou un poste honorifique. Là, il y a un risque de relations malsaines. Là, on entre dans le narcissisme malsain.

L’autre n’est pas une personne, mais un objet. L’autre n’a pas d’identité, mais c’est LE trophée à conquérir coûte que coûte. Et comme on ne lui dit jamais non, l’individu ne comprend pas qu’on lui résiste.

La perversité

Le troisième niveau est le côté pervers: l’individu commence à agir de manière immorale pour obtenir ce qu’il veut et, en cas de dévoilement, il fait tout ce qu’il peut pour maintenir son aura, quitte à mentir ou à détruire l’environnement, voire la personne qui lui résiste. Il se peut qu’il n’ait jamais agi de manière illégale, mais il va vouloir protéger son image, comme lors du procès de Rozon.

On reconnaît ces personnes sur les réseaux sociaux, car elles se présentent souvent en « victimes » d’autrui, car elles reproduisent le schéma « mon parent ne m’a pas reconnu » et ils confondent leurs besoins non-reconnus comme « super-héros » avec les comportements d’autrui qui leur ont refusé une chose ou l’autre. Il y a alors de la manipulation et la volonté de nuire, voire de détruire.

Attention, c’est différent d’une personne qui expose avoir été trahie, leurrée ou blessée. Par ailleurs, le mouvement « me-too » était essentiel pour installer un changement de culture. Mais, si on veut la stopper, il faut changer notre manière d’éduquer les enfants dès leur jeune âge. Toutefois, il y a eu aussi des abus dans certaines dénonciations. Ça parle de la détresse de la personne, mais cela devient extrêmement grave quand une information devient virale et qu’un individu a été mis au banc de la société sans jugement.

Les comportements criminels

La perversité peut faire basculer l’individu dans une folie meurtrière. C’est donc le niveau le plus dangereux pour la société.

Le besoin de dopamine par la reconnaissance de son aura l’emporte sur le respect des individus. Tout désir devient un challenge à remporter pour avoir sa draft de dopamine, comme un individu qui a besoin de sa ligne de coke.

L’individu bascule dans la personnalité antisociale. Là, il y a de nombreuses bascules de l’esprit.

Des zones de leur cerveau sont mortes et ils ne reculent devant rien pour arriver à leurs fins. Ils ont même du plaisir à faire souffrir autrui, car ils se sentent terriblement puissants.

Il n’y a aucune résonance émotionnelle et aucun désir de survie : « c’est ainsi que les tyrans et les tueurs en série préfèrent mourir que d’être condamnés et mis en prison ».

Quelques exemples historiques

Dans le film « L’Éveil du Diable », on voit la montée progressive d’Adolph Hilter : violence du père, événements dramatiques dont il ressort comme un élu (bombe sur le camp), événements aussi normaux que difficile, mais dans lesquels son échec ou sa pauvreté est dû aux Juifs.

Il y a 2000 ans, l’empereur romain Néron voulait transformer Rome et la reconstruire à son image! Il eut l’idée de la faire incendier. Drame humain hors de tout entendement. Des semaines d’incendies. Les citoyens avaient tout perdu. La révolte gronda. Alors, Néron fit accuser les Chrétiens, car il fallait un coupable. Ce fut le premier génocide contre les Croyants.

Charles le Téméraire, un roi français, est venu incendier deux fois ma ville natale, Liège. Elle brûla pendant des semaines et des semaines…

En fait, Liège était un pays indépendant qui disposait, depuis le début du XIVe siècle, d’une Charte des droits et libertés qui inspirait d’autres villes européennes. Voisin de Liège, le roi français y pris ombrage, car la Charte incluait des devoirs de la part du Souverain s’il transgressait les droits des citoyens liégeois. Plutôt que de reconnaître cette avancée démocratique, il voulut tout détruire.

La résistance face aux abus d’autorité

Heureusement, les idées nobles ne meurent jamais. Ce texte fondateur a aussi inspiré Sir Thomas Moore quand il rédigea son essai « Utopia » au XVIe siècle.

Au XVIIIe, la Charte de Liège inspira le Général Lafayette qui, en collaboration avec Benjamin Franklin et Georges Washington, rêvait d’un pays sans dictature, puis il rédigea la première déclaration des Droits de l’Homme. On peut aussi supposer que le Code Napoléon – base d’un des deux grands courants juridiques occidentaux – s’en est également inspiré.

Ce texte est aussi un élément fondateur de mon implication sociale… et je puise dans le courage et l’abnégation de mes ancêtres la volonté de dénoncer le comportement de membres influents de certaines institutions qui, sous l’apparence de protéger le public, abusent de leur pouvoir disciplinaire.

Attention aux nuances

Comme pour nombre de maladies psychiatriques, un certain nombre de critères viennent aider les professionnels de la santé à faire une identification sommaire des indices qui représenteraient l’une ou l’autre composante des enjeux narcissiques. C’est ce qu’on retrouve souvent dans la littérature populiste.

Il est facile de se reconnaître… ou d’y reconnaître l’individu qui n’a pas vu la belle personne que nous sommes.

Ainsi, l’usage de ces critères en dehors d’un cadre clinique est souvent très dommageable, car les textes présentés dans les réseaux sociaux manquent cruellement de nuances qu’un professionnel de la santé utiliserait rigoureusement avant de suspecter la présence de cette maladie.

Pour aller plus loin:

  • J. Monzée (dir.), Ce que le cerveau a dans la tête: perception, apparences et personnalité, Montréal, Éditions Liber, 2011 (ré-imprimé en 2014)
  • J. Monzée, Les bascules de l’esprit, NéoSanté, mai 2013, 14-17.
  • J. Monzée, La conscience de soi se construit dans le rapport à l’autre, Revue préscolaire, 2021, vol. 59(3) : 88-89.

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