Si les documentaires modernes sont trop positionnés, est-ce qu’une chronique est utile?

Date

Dans une récente chronique, Richard Martineau s’exclamait que, «Avant, on tournait beaucoup de documentaires au Québec et dans le monde. C’était la grande époque du «cinéma direct». Mais maintenant, on en tourne beaucoup moins. On préfère produire des films «coup de poing», des œuvres militantes, des pamphlets-chocs. Ces films ont leur place, bien sûr. Mais de grâce, qu’on ne les présente pas comme des documentaires!»

Cette réflexion du célèbre chroniqueur du Journal de Montréal n’est sans doute pas inutile. Toutefois, il oublie plusieurs aspects pour nuancer son analyse.

En tenant compte de ces éléments, on se rend compte qu’il décrédibilise lui-même son métier de chroniqueur, puisqu’il tombe fréquemment dans les pièges qu’il dénonce… Ensuite, nous explorerons des pistes pour faire en sorte qu’une opinion puisse contribuer à la réflexion collective, plutôt qu’accroître la colère et la haine si présentes ces derniers mois dans les textes de diverses personnalités publiques.

EST-CE QU’UNE CHRONIQUE A UNE VALEUR SOCIÉTALE?

La distinction exposée entre documentariste et pamphlétaire est la même que celle qui sépare un journaliste et un chroniqueur. En effet, une chronique présente une analyse d’une situation ou d’un phénomène. Ce n’est pas un exposé: c’est un point de vue.

L’angle pris par le chroniqueur offre une analyse basée sur sa perception des faits et pas sur les faits. C’est une invitation à réfléchir, à aller au-delà des faits. C’est une exploration de phénomènes complexes.

Encore faut-il que l’analyse soit nuancée. Or, certains chroniqueurs ont un art incroyable pour attiser les colères, ce qui leur confère un rôle de paratonnerre des diverses agressivités, mais n’aident pas toujours à la réflexion collective.

👉Est-ce qu’une chronique a moins de valeur pour la société qu’un article journalistique exposant des faits sans analyses?

👉Est-ce qu’un journaliste ou un documentariste échappent nécessairement à des perceptions trompeuses lorsqu’ils analysent les faits qu’ils exposent?

LES BIAIS COGNITIFS

D’abord, toute perception ne peut être que partielle. De multiples vérités (ou faits) peuvent être aussi véridiques que divergents selon le point de vue que l’on a. Cela peut être modulé autant par son expérience personnelle que professionnelle.

Ensuite, nous sommes tous à risque d’être influencés par des biais cognitifs. Ceux-ci modulent notre perception et notre compréhension des faits. Il est neurologiquement et psychologiquement impossible d’y échapper.

En fait, notre cerveau se structure non seulement à partir de notre expérience personnelle, mais aussi à partir des conclusions que nous tirons de notre éducation familiale, notre vie de quartier, notre communauté sociale et spirituelle, les lectures que nous faisons, les apprentissages scolaires, etc.

👉Est-ce que nous sommes conscients de nos biais cognitifs qui influent sur notre perception des faits et situations?

👉Est-ce que les experts scientifiques sont nécessairement vaccinés contre leurs biais intellectuels?

LE SYNDROME DE L’IMPOSTEUR

Jean Fourastié, philosophe français, parlait de deux formes d’ignorance: l’ignorance commune (la personne ne sait pas qu’elle ne sait pas) et l’ignorance savante (la personne sait que, plus elle sait, plus elle en sait de moins en moins).
La seconde forme donne souvent naissance au syndrome de l’imposteur qui, aussi désagréable soit-il, stimule la nécessité de se former plus ou, du moins, d’user d’une grande prudence.

Ignorer l’essence de ce syndrome fait automatiquement tomber dans l’imposture.

👉Les influenceurs sont-ils conscients qu’ils appartiennent souvent au premier groupe, surtout quand ils confondent un avis et une opinion?

👉Le syndrome de l’imposteur peut-il devenir votre ami pour vous permettre de prendre le temps de réfléchir et nuancer au mieux ce qui est exposé?

SOLUTION

Avoir un avis, qu’il se traduise dans un documentaire, un texte ou un exposé, ne me semble pas refléter un problème sociétal.

Croire, par contre, que certaines professions ou actes professionnels sont exempts de biais trompeurs, de pensées bancales, d’analyses maladroites ou d’avis insidieux, me paraît bien plus problématique pour le devenir de notre société.

La solution, c’est la démarche réflexive. Elle dépend de trois choix:
(1) avoir assez d’humilité face à nos propres croyances et compréhension du monde,
(2) être accueillant des réalités d’autrui, ainsi que de leur manière de percevoir et d’analyser les mêmes situations et
(3) prendre le temps de réfléchir, partager et nuancer.

Dans le monde d’aujourd’hui, la démarche réflexive apparaît de plus en plus comme un luxe qu’il est difficile de s’offrir.

Pourtant, c’est l’essence même de la démocratie et de la justice sociale, tout en offrant des moyens concrets pour réduire les risques de vulnérabiliser encore plus les personnes fragiles.

Bref, si nous commentons des textes et des vidéos, conservons en mémoire cette invitation:

👉essayons d’user de cette démarche réflexive avant de pousser sur « enter » et publier un commentaire;

👉soyons les artisans des changements que nous voulons installer dans la société civile.

Plus
D'articles